Il existe des nations qui résistent à l’oppression par les armes, d’autres par la diplomatie. Les Tchèques, eux, ont choisi une troisième voie : le rire. Pendant des siècles, coincés entre les ambitions des Habsbourg, des nazis et des soviétiques, ils ont développé un humour d’une subtilité redoutable — auto-dérisoire, absurde, délicieusement corrosif. Un humour qui ne détruit pas mais qui désamorce, qui ne cède pas mais qui contourne. Bienvenue dans l’univers des vtipy, du cabaret praguois et de la švejkovina.
Un humour façonné par l’histoire
Pour comprendre pourquoi les Tchèques rient comme ils rient, il faut remonter à 1620 et à la bataille de la Montagne Blanche. Ce jour-là, l’aristocratie protestante tchèque est écrasée par les troupes des Habsbourg et la Bohême perd son indépendance pour trois siècles. Commence alors une longue période de catholicisation forcée et de germanisation. La langue tchèque elle-même est reléguée au rang de patois paysan.
Face à ce déclassement brutal, l’humour devient une forme de survie culturelle. Il ne s’agit pas de railler l’occupant de manière frontale — ce serait suicidaire — mais de jouer un jeu subtil de naïveté feinte, de malentendus calculés, d’obéissance tellement zélée qu’elle devient subversive. Ce n’est pas de la lâcheté : c’est de la ruse. Les Tchèques appellent ça la švejkovina, et ils en sont fiers.
Cette tradition se perpétue au fil des dominations successives. Sous l’occupation nazie (1939-1945), circulaient des blagues à double sens où le terme officiel allemand cachait une insulte. Sous le régime communiste (1948-1989), le même mécanisme s’affine encore : l’humour devient le seul espace de liberté toléré. On rit des pénuries, des bureaucrates, des slogans idéologiques vides. Le régime sait que ces blagues circulent, mais les réprimer toutes équivaudrait à admettre leur pertinence.
Pour saisir les ressorts de cet humour, notre article sur les blagues tchèques et leur signification culturelle est un point d’entrée idéal.
Ce passé a imprimé dans l’humour tchèque des caractéristiques durables : il est indirect, il préfère l’ironie à la caricature, il ne fait jamais confiance aux grandes certitudes et il se méfie de lui-même autant que des autres. Un Tchèque qui se prend trop au sérieux est immédiatement suspect.
Le soldat Švejk, archétype universel
Aucune figure ne résume mieux l’humour tchèque que Josef Švejk, créé par Jaroslav Hašek dans son roman inachevé Les Aventures du brave soldat Švejk (1921-1923). Švejk est un petit homme de Prague, vendeur de chiens, officiellement déclaré idiot par l’armée austro-hongroise. Mobilisé malgré tout lors de la Première Guerre mondiale, il se retrouve projeté dans la machine bureaucratique et militaire la plus kafkaïenne qui soit.
Le génie de Hašek est de faire de cet idiot apparent le seul homme raisonnable dans un monde devenu fou. Švejk obéit à tous les ordres avec un enthousiasme tellement débordant qu’il en paralyse le système. Quand un officier lui demande d’être discret, il l’annonce à voix haute à toute la caserne. Quand on lui ordonne d’avancer, il marche dans la mauvaise direction avec une conviction absolue. Il n’est jamais pris en flagrant délit de rébellion car il ne rébelle pas — il exécute.
Ce personnage a traversé les frontières et les époques. Il est traduit dans plus de cinquante langues. Des dramaturges comme Bertolt Brecht s’en sont inspirés. En Tchéquie, il est devenu un symbole national au point que le terme « švejkovský » (à la manière de Švejk) désigne une attitude précise : résister à l’absurde institutionnel par la coopération excessive. Pendant l’occupation nazie, les ouvriers tchèques employaient cette méthode dans les usines d’armement — en produisant très lentement, mais toujours selon les normes officielles.
Hašek lui-même était une figure truculente : alcoolique notoire, anarchiste déclaré, il travaillait dans différents cabarets praguois avant de rédiger son chef-d’œuvre. Il est mort à quarante ans sans avoir terminé son roman, ce qui ajoute encore à la légende.
Le cabaret de Prague : de U Fleků à la scène contemporaine
Prague a toujours été une ville de cabaret. Dès la fin du XIXe siècle, les établissements de la Vieille Ville et de Žižkov proposaient des spectacles mêlant chanson satirique, sketchs politiques et numéros d’acrobatie. La tradition du kabaretní večer (soirée de cabaret) est intimement liée à la culture de la brasserie : on boit, on rit, on critique.
L’humour s’inscrit dans un ensemble de traditions tchèques qui définissent l’identité culturelle du pays depuis des siècles.
La brasserie U Fleků, fondée en 1499 et toujours en activité aujourd’hui, est peut-être l’endroit le plus symbolique de cette tradition. Au-delà de sa bière brune légendaire, elle a longtemps accueilli des spectacles de cabaret où acteurs et musiciens improvisant sur l’actualité attiraient une clientèle mélangée de bourgeois, d’intellectuels et d’ouvriers.

Sous le régime communiste, le cabaret continue dans les caves et les théâtres de marionnettes. Le Divadlo Na zábradlí (Théâtre Sur la balustrade) à Prague devient un haut lieu de la résistance culturelle. Václav Havel, futur président de la République tchèque, y fait ses premières armes comme dramaturge. Ses pièces absurdes — La Fête en plein air, La Notification — s’inscrivent directement dans la tradition de l’humour résistant.
Aujourd’hui, la scène du cabaret et du stand-up praguois connaît un renouveau spectaculaire. Des jeunes humoristes comme Jiří Macháček ou des groupes comme Les Trois Soeurs du Moulin Rouge réinventent la tradition en intégrant des références à la pop culture et au numérique. Les soirées open mic dans les bars de Vinohrady et de Žižkov drainent un public de 20-35 ans qui renoue avec la tradition des blagues politiques, mais cette fois dirigées contre les populistes locaux.
L’absurde à la tchèque : Hrabal, Vaculík, Kundera comique
L’humour tchèque n’est pas seulement populaire — il est aussi très littéraire. Trois auteurs illustrent particulièrement bien la dimension absurde et comique de la grande littérature tchèque du XXe siècle.
Bohumil Hrabal est sans doute le plus aimé des Tchèques. Ses romans — Trains étroitement surveillés, Moi qui ai servi le roi d’Angleterre, Une trop bruyante solitude — mêlent humour grotesque, mélancolie profonde et une tendresse infinie pour les « pábitelé », ces joyeux bavards qui transforment n’importe quelle situation en épopée. Hrabal passait ses journées dans les bistrots de Prague à écouter des histoires, et ses livres en sont le reflet distordu et magnifié.
Ludvík Vaculík, auteur du célèbre manifeste des intellectuels tchèques Deux Mille Mots (1968), manie un humour plus acide. Dans ses pamphlets, il utilise un registre satirique proche de Swift — l’ironie poussée si loin qu’elle en devient effrayante.
Milan Kundera, enfin, est souvent mal compris à l’étranger comme un auteur sombre et philosophique. Mais ses premiers romans tchèques — La Plaisanterie, Risibles Amours — sont avant tout des comédies corrosives sur les illusions idéologiques et les malentendus amoureux. Le rire chez Kundera est métaphysique : il révèle l’écart entre ce que l’on croit être et ce que l’on est vraiment.
Les vtipy : blagues sur les Slovaques, les Moraves, les fonctionnaires
Toute culture a ses victimes rituelles de blagues. En France, ce sont les Belges. En Tchéquie, ce sont les Slovaques, les Moraves — et surtout les fonctionnaires.
Les blagues sur les Slovaques obéissent à un protocole précis : les Slovaques y apparaissent comme des frères un peu naïfs, trop sérieux, légèrement rustres. Ces blagues sont rarement méchantes — elles reflètent plutôt la relation ambiguë entre deux peuples qui ont vécu soixante-dix ans ensemble dans la même République et qui, depuis la séparation de 1993, éprouvent une affection teintée de rivalité.
Le cinéma tchèque a su transposer cet humour particulier à l’écran avec une maestria reconnue à l’international.
Les blagues sur les fonctionnaires sont d’une toute autre acidité. Elles héritent directement de la tradition anti-bureaucratique des années communistes. Le fonctionnaire tchèque de la blague est lent, incompétent, attaché au formulaire comme à une relique, et totalement imperméable à la réalité. Ces blagues jouent encore un rôle cathartique important : elles permettent d’exprimer la frustration face à une administration qui, malgré trente ans de capitalisme, conserve certains réflexes d’antan.
Un exemple classique : Un Tchèque arrive au paradis. Saint Pierre lui dit : “Tu as le choix entre l’enfer communiste et l’enfer capitaliste.” Le Tchèque réfléchit et choisit l’enfer communiste. “Pourquoi ?” demande saint Pierre. “Parce que dans l’enfer communiste, il n’y a jamais assez de charbon pour faire vraiment mal.” Cette blague sur la pénurie est datée, mais elle circule encore, nostalgique et désabusée à la fois.

La comédie dans le cinéma de la Nouvelle Vague
La Nouvelle Vague cinématographique tchèque des années 1960 est célèbre pour ses films politiquement audacieux, mais on oublie souvent qu’une grande partie de ces œuvres sont aussi des comédies. Trains étroitement surveillés de Jiří Menzel (1966, Oscar du meilleur film étranger) est fondamentalement un film comique : l’histoire d’un jeune homme maladroit qui apprend le métier de la vie dans une gare pendant l’occupation nazie, avec une légèreté désarmante.
Les Petites Marguerites (Daisies, 1966) de Věra Chytilová est une comédie féministe et surréaliste qui pousse l’absurde jusqu’à la destruction totale. Deux jeunes femmes nommées toutes les deux « Marie » décident de se comporter de manière aussi absurde que le monde qui les entoure. Le résultat est une anarchie joyeuse qui scandalisa les autorités communistes.
Les traditions tchèques méconnues illustrent aussi combien le grotesque et l’ironie imprègnent toutes les fêtes populaires du pays.
Au feu, les pompiers ! (1967) de Miloš Forman, tourné juste avant son exil aux États-Unis, est une comédie apparemment anodine sur un bal de pompiers qui tourne au fiasco. Mais en Tchécoslovaquie en 1967, tout le monde comprend qu’il s’agit d’une métaphore du régime : incompétent, incapable, mais si fier de lui-même.
Ces films montrent que l’humour tchèque peut être à la fois populaire et intellectuellement exigeant, grand public et subversif — sans jamais trahir l’un pour l’autre.
L’humour tchèque à l’ère du numérique
Internet a transformé la diffusion des vtipy. Les blagues qui circulaient autrefois dans les bistrots de quartier ou les vestiaires d’usines voyagent aujourd’hui à la vitesse des réseaux sociaux. Des comptes comme « Vtipydne.cz » agrègent des milliers de blagues classées par thème et récoltent des centaines de milliers d’abonnés.
Mais la vraie révolution est venue des memes. Les Tchèques ont adapté le format du meme internet à leur tradition nationale de l’absurde avec un bonheur particulier. Le « Czech meme » — souvent basé sur une image de Švejk, d’un tableau renaissance ou d’une photo soviétique kitsch — est immédiatement reconnaissable par son mélange de référence historique et de commentaire sur l’actualité immédiate.
Des humoristes comme Ondřej Havelka utilisent les réseaux sociaux pour diffuser un humour nostalgique et satirique sur l’ère communiste, qui trouve un écho inattendu auprès des 18-25 ans n’ayant jamais connu ce régime. La transmission de l’humour résistant se fait donc, paradoxalement, par les mêmes outils que ceux que ce régime redoutait le plus : la communication libre et incontrôlée.
“Le rire, c’est la distance minimale entre deux êtres humains. Et les Tchèques ont besoin de cette distance pour supporter la proximité.” — Josef Škvorecký, romancier tchèque exilé au Canada
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