Si vous cherchez un cinéma qui allie l’humanisme le plus tendre à la satire la plus acérée, qui oscille entre la comédie et la tragédie sans jamais sombrer dans l’un ou l’autre, le cinéma tchèque est fait pour vous. Ignoré par le grand public occidental malgré ses récompenses internationales, ce cinéma porte en lui l’âme d’une nation qui a traversé le nazisme, le communisme et la révolution de Velours avec une caméra à l’épaule et un sens de l’ironie intact. Des studios de Barrandov aux écrans de Sundance, voici l’histoire d’un cinéma qui ne ressemble à aucun autre.
La Nouvelle Vague tchèque : un miracle cinématographique (1963-1968)
L’histoire commence dans un contexte paradoxal : c’est le dégel relatif du régime communiste, sous Khrouchtchev puis sous la direction plus libérale d’Alexander Dubček à Prague, qui permet l’émergence d’un cinéma d’auteur audacieux. La FAMU (Académie des arts dramatiques et cinématographiques de Prague), fondée en 1946, forme une génération exceptionnelle de cinéastes qui arrivent à maturité au début des années 1960.
Ces jeunes réalisateurs — Jiří Menzel, Věra Chytilová, Jan Němec, Miloš Forman, Evald Schorm — ont en commun plusieurs caractéristiques : ils travaillent avec de petits budgets, ils utilisent des acteurs non professionnels, ils tournent en extérieur avec une liberté formelle proche du cinéma-vérité français. Mais contrairement à la Nouvelle Vague française, la Nouvelle Vague tchèque est moins formaliste et plus narrativement ancrée dans la réalité sociale de son pays.
Le cinéma tchèque est indissociable de son contexte culturel — notre article sur la Nouvelle Vague tchèque et Forman approfondit cette histoire.
Le film fondateur est souvent considéré comme Un dimanche miraculeux (Černý Petr, 1963) de Miloš Forman, portrait d’un apprenti épicier maladroit dans une petite ville de province. La caméra suit ses hésitations avec une précision chirurgicale et une tendresse désarmante. À Cannes, le film remporte le prix de la critique internationale et révèle au monde qu’une nouvelle voix cinématographique vient de s’éveiller en Europe centrale.
Entre 1963 et 1968, une centaine de films majeurs sortent des studios tchèques. Cette période est souvent appelée le « miracle du cinéma tchèque » : jamais une nation de dix millions d’habitants n’a produit autant d’œuvres significatives en si peu de temps. Le Printemps de Prague est aussi un printemps cinématographique.
Les maîtres : Menzel, Chytilová, Forman
Trois noms dominent cette période et continuent d’influencer le cinéma mondial.
Jiří Menzel est le cinéaste le plus « tchèque » de la Nouvelle Vague. Ses films — Trains étroitement surveillés (1966), Les Farceurs (1969), Mes villes chéries (1985) — partagent une esthétique commune : la douceur ironique, la compassion pour les personnages ordinaires, un humour qui n’humilie jamais ses protagonistes. Là où beaucoup de cinéastes européens filment la misère avec une gravité pesante, Menzel la filme avec légèreté. C’est sa grandeur et son originalité absolue.
Věra Chytilová est la figure la plus radicale de la Nouvelle Vague. Les Petites Marguerites (Sedmikrásky, 1966) est un film expérimental et féministe qui brise tous les codes narratifs : deux jeunes femmes nommées Marie décident d’agir « comme le monde est pourri » et s’abandonnent à une anarchie joyeuse. Le film fut interdit par les autorités communistes au motif qu’il « dépeint la dévastation de la nourriture » — une accusation absurde qui est elle-même une blague involontaire. Chytilová ne cessa jamais de tourner, même sous la normalisation, malgré les obstacles administratifs constants.
Miloš Forman, lui, choisit l’exil après 1968. En arrivant à Hollywood, il transporte avec lui son sens de l’observation sociale et sa façon de diriger des acteurs non professionnels. Vol au-dessus d’un nid de coucou (1975), Ragtime (1981), Amadeus (1984) — ses plus grands films américains portent tous l’empreinte de sa formation tchèque : l’intérêt pour les marginaux, la méfiance envers les institutions, la comédie qui cache une douleur.
Les Oscars : de Closely Watched Trains à Kolya
Le cinéma tchèque et tchécoslovaque a remporté à ce jour trois Oscars du meilleur film en langue étrangère — un record exceptionnel pour un pays aussi petit.
La littérature tchèque a fourni de nombreuses sources d’inspiration aux réalisateurs de la Nouvelle Vague pragoise.
Trains étroitement surveillés (Ostře sledované vlaky, 1966) de Jiří Menzel est le premier et le plus célèbre. Tiré du roman de Bohumil Hrabal, il raconte l’histoire de Miloš, un jeune apprenti garde-voie dans une gare de province pendant l’occupation nazie. Le film est une fable sur l’éveil à la virilité, à la résistance et à la mort — traitée avec une légèreté qui désarçonne les critiques américains habitués aux films de guerre solennels. La scène où Miloš fait tamponner les fesses de la secrétaire du chef de gare avec des tampons officiels de la Wehrmacht est peut-être l’image la plus emblématique du cinéma tchèque.

Kolya (1996) de Jan Svěrák arrive trente ans plus tard et marque le renouveau du cinéma tchèque post-1989. Un musicien tchèque vieillissant et désabusé se retrouve à élever un petit garçon russe dont la mère est partie en Allemagne. Sur fond de révolution de Velours, le film explore avec une grâce rare la relation entre un homme solitaire et un enfant qui ne parle pas la même langue. Kolya fut un succès mondial — et un choc pour les distributeurs qui ne savaient pas qu’un film en tchèque pouvait toucher un public universel.
Le troisième Oscar, pour En roue libre (Bornless*, 2021) de Jiří Mádl, récompense une comédie dramatique sur des seniors qui s’engagent dans une compétition cycliste. Ce film symbolise la continuité de la tradition : l’humour doux-amer comme moyen de parler des grandes questions de la vie.
L’ère de la normalisation : films sous contrainte (1968-1989)
L’invasion soviétique d’août 1968 met fin au Printemps de Prague et au miracle cinématographique qui l’accompagnait. La « normalisation » instaurée par Gustáv Husák est une période de gel culturel : les films trop politiques sont interdits, les cinéastes jugés trop indépendants sont écartés ou contraints à l’exil.
Forman et Passer partent aux États-Unis. Jan Němec est interdit de tournage. Věra Chytilová lutte pendant plusieurs années avant d’obtenir le droit de travailler à nouveau. Menzel, lui, choisit de rester et d’adapter son style aux contraintes : ses films de la normalisation (Serfdom, Snowdrop Festival) sont plus légers, plus inoffensifs en apparence, mais gardent leur regard tendre sur les gens ordinaires.
Une partie importante du cinéma tchèque de cette période se réfugie dans le film pour enfants et dans l’animation. Les studios d’animation pragois, notamment sous la direction de Hermína Týrlová et plus tard de Jan Švankmajer, deviennent un espace de liberté créative. Švankmajer, avec ses films en stop-motion d’une étrangeté surréaliste — Alice (1988), Faust (1994) — contourne la censure par le biais du fantastique.
La salle obscure reste néanmoins fréquentée massivement pendant la normalisation. Le cinéma tchèque produit des comédies populaires, des films d’aventure et des adaptations littéraires qui drainent des millions de spectateurs. Ces films sont souvent mésestimés par la critique internationale car ils semblent apolitiques, mais ils constituent le quotidien cinématographique d’une génération entière.
Le renouveau post-1989 : Jan Svěrák et la nouvelle génération
La Révolution de Velours de novembre 1989 ouvre une nouvelle ère pour le cinéma tchèque. La censure disparaît du jour au lendemain, les co-productions avec l’Ouest deviennent possibles, et une nouvelle génération de cinéastes peut enfin travailler librement.
Jan Svěrák est la figure centrale de ce renouveau. Fils du scénariste Zdeněk Svěrák (qui joue aussi dans ses films), il réalise une série d’œuvres qui touchent un large public international sans trahir leur ancrage tchèque. L’Élémentaire école (1991), Kolya (1996), Dark Blue World (2001) — chacun de ces films est à la fois un succès local et une fenêtre ouverte sur la culture tchèque pour les spectateurs étrangers.
La musique slave accompagne souvent les bandes originales des films tchèques les plus emblématiques de cette période.
À côté de Svěrák, une nouvelle génération monte. Jiří Mádl avec ses comédies sociales, Tomáš Vorel avec ses portraits de génération, Bohdan Sláma — surnommé le « Kaurismäki tchèque » pour ses films sur les marges sociales rurales — construisent un cinéma contemporain dense et varié.
Le documentaire connaît également un renouveau spectaculaire. Des documentaristes comme Vít Klusák (Czech Dream, 2004, sur un supermarché fictif créé uniquement pour mesurer la crédulité des consommateurs) ou Helena Třeštíková (Marcela, Katka, René) avec ses portraits sociaux construits sur des années de tournage, renouvellent le genre avec une audace formelle remarquable.

Les studios de Barrandov : Hollywood de l’Est
Il est impossible de parler du cinéma tchèque sans mentionner les studios de Barrandov, situés sur une colline surplombant la Vltava au sud de Prague. Fondés en 1931 par le magnat du sucre Miloš Havel (oncle de Václav Havel), ils sont devenus au fil des décennies l’un des plus grands complexes de production cinématographique d’Europe.
Sous l’occupation nazie, les Allemands utilisèrent Barrandov pour leurs propres productions de propagande tout en laissant une partie de la production tchèque se poursuivre. Après la guerre, nationalisés par le régime communiste, les studios devinrent le centre de l’industrie cinématographique de tout le bloc soviétique : des films soviétiques, polonais, hongrois y furent tournés, ainsi que des coproductions avec l’Ouest dans les périodes plus libérales.
Depuis 1989, Barrandov est privatisé et attire des productions internationales majeures. Mission : Impossible (1996), Amadeus (1984, tourné avant la révolution), des épisodes de Narnia, de nombreuses séries Amazon et Netflix y ont été filmés. Prague et ses décors médiévaux sont devenus l’une des destinations préférées des productions hollywoodiennes cherchant une Europe centrale authentique à moindre coût que Paris ou Rome.
Le cinéma slovaque : une voix distincte dans la région
Le cinéma slovaque mérite un chapitre à part entière, même si les deux cinématographies ont longtemps été confondues sous l’étiquette commune « tchécoslovaque ». Depuis la séparation de 1993, le cinéma slovaque s’est affirmé avec ses propres auteurs et sa propre sensibilité.
Juraj Jakubisko est la figure la plus internationale du cinéma slovaque. Ses films — Les Oiseaux, Orphelins et Fous (1969), Douce Bárbara (1997), Bathory (2008) — allient une esthétique baroque flamboyante à une narration souvent déroutante, très éloignée du réalisme sobre des Tchèques.
Štefan Uher (Le Soleil en réseau, 1962) a lui aussi contribué à la Nouvelle Vague, avec une sensibilité distincte, plus proche des traditions rurales slovaques.
La jeune génération slovaque, avec des réalisateurs comme Juraj Lehotský (Blind Loves, 2008) ou Marko Škop (Eva Nova, 2015), produit un cinéma intimiste et socialement engagé qui rencontre un succès croissant dans les festivals européens.
“Faire un film comique, c’est la chose la plus sérieuse qui soit. Car le rire dit la vérité là où le drame se contente de l’illustrer.” — Jiří Menzel, dans une interview accordée au festival de Cannes
Le cinéma tchèque ne se comprend pas sans l’humour qui le traverse — lisez notre dossier sur l’humour tchèque pour en saisir les racines. Et pour explorer d’autres formes d’expression artistique d’Europe centrale et orientale, le site art-russe.com offre une fenêtre fascinante sur l’art et la culture d’Europe de l’Est.