La Moravie garde ses secrets bien vivants. Tandis que Prague irradie sa beauté baroque et son énergie cosmopolite, les campagnes de Slovácko perpétuent des traditions musicales et chorégraphiques vieilles de plusieurs siècles. Le festival de Strážnice, chaque été, réunit des milliers de danseurs, musiciens et brodeurs pour célébrer ce patrimoine immatériel. Lenka Procházková, ethnomusicologue au Musée de Moravie depuis 1994, joue du cimbalom, dirige ce festival et a consacré trente ans à documenter et transmettre ces trésors.

Dans ce contexte, l’œuvre de Leoš Janáček, qui a documenté les mélodies moraves, résonne comme un écho du passé, préservant les sonorités de cette terre au cœur de l’Europe. Janáček, compositeur de génie et collecteur infatigable, a transcrit des centaines de mélodies locales au début du XXᵉ siècle, offrant ainsi une cartographie sonore de la Moravie. C’est dans cette tradition que s’inscrit l’ethnomusicologie d’Europe centrale, une discipline à la croisée des chemins entre la recherche académique et la sauvegarde du patrimoine vivant. Pour ceux qui souhaitent explorer davantage cet univers, notre pilier musique slave et folk d’Europe centrale offre une plongée riche et détaillée.

Lenka Procházková, ethnomusicologue au Musée de Moravie
Lenka Procházková est née à Brno en 1967. Docteure en ethnologie de l'Université Masaryk, elle est conservatrice au Musée de Moravie depuis 1994. Elle a publié Hudba z hloubi Moravy (Musique des profondeurs de Moravie, 2018) et dirige le festival "Folklórní slavnosti" à Strážnice. Elle joue du cimbalom et enseigne l'ethnomusicologie à l'Université Masaryk de Brno.

Ce qui vous a attirée vers l’ethnomusicologie slave

[e-zabava.net] : Qu’est-ce qui vous a attirée vers ce domaine, et comment êtes-vous devenue spécialiste du folklore musical slave ?

Mon parcours vers l'ethnomusicologie slave a été guidé par une passion profondément enracinée pour la musique et les traditions de mon enfance à Brno. Élevée dans une famille où le folklore faisait partie intégrante de notre quotidien, j'ai été bercée par les mélodies du cimbalom, joué par mon grand-père lors de réunions familiales. Ces premières impressions ont éveillé en moi une fascination pour les sons et les histoires qu'ils racontaient.

Je me souviens encore avec une clarté presque palpable de la première fois que j’ai entendu un cimbalom en concert. C’était un soir d’été, lors d’une fête de village à côté de Brno. Le son vibrant et mélodieux de l’instrument résonnait sous les étoiles, enveloppant les danseurs de sa magie sonore. Ce moment a été une révélation pour moi, une véritable épiphanie musicale qui a scellé mon destin professionnel. Je savais alors que je voulais consacrer ma vie à cette musique qui semblait contenir l’âme même de mon pays.

Mes premières visites au Musée de Moravie, encore enfant, ont été déterminantes. Je me souviens avoir été émerveillée devant les vitrines remplies d’instruments anciens et de costumes traditionnels, chaque objet semblant murmurer des récits oubliés. À l’âge adulte, mon intérêt s’est cristallisé autour des archives sonores de Leoš Janáček, conservées à l’Académie de musique Janáček à Brno. Janáček, en plus d’être un compositeur émérite, a joué un rôle crucial en transcrivant des centaines de mélodies moraves au début du XXᵉ siècle, sauvegardant ainsi un patrimoine précieux menacé par le temps.

C’est lors d’une de ces explorations dans les archives que j’ai réalisé à quel point certains répertoires étaient en danger de disparition. La prise de conscience que certaines mélodies n’existaient plus que dans la mémoire d’une poignée de très vieux musiciens a été un choc. Je me souviens d’une rencontre avec un violoniste octogénaire de Horňácko, dont les doigts dansaient sur les cordes avec une agilité que l’âge aurait dû interdire. Ses récits de fêtes passées et de danses sous les étoiles m’ont fait comprendre que sans une action urgente, ces trésors culturels risquaient de s’éteindre avec lui. Cette prise de conscience a renforcé ma détermination à préserver cet héritage et à le transmettre aux générations futures.

Les instruments du folklore tchèque et slovaque

[e-zabava.net] : Quels sont les instruments emblématiques du folklore tchèque et slovaque ? Pouvez-vous les décrire pour un lecteur français qui ne les connaît pas ?

Le folklore tchèque et slovaque est riche d'une variété d'instruments, chacun portant en lui une histoire et une sonorité uniques. Le cimbalom, ou cymbalum, est sans doute l'instrument le plus emblématique. Cet instrument à cordes frappées, joué à l'aide de baguettes recouvertes de feutre, possède un nombre impressionnant de cordes, variant de 82 à 168 selon sa taille. Son son cristallin et résonant le rend reconnaissable entre tous, présent dans de nombreux ensembles à travers l'Europe centrale.

Le cimbalom est un instrument qui demande une précision et une dextérité remarquables. Les musiciens doivent maîtriser l’art subtil de frapper les cordes avec une force et un rythme parfaits pour produire les notes justes. La fabrication d’un cimbalom est un art en soi, nécessitant des mois de travail minutieux par des luthiers spécialisés, souvent situés dans les régions de Moravie et de Hongrie. Ces artisans utilisent des bois sélectionnés avec soin — érable pour la caisse de résonance, épicéa pour la table d’harmonie — pour garantir une qualité sonore exceptionnelle.

La fujara, quant à elle, est une flûte pastorale slovaque d’une longueur impressionnante, mesurant entre 1,5 et 2 mètres. Elle produit un son grave et mélancolique qui évoque les vastes paysages des Carpates. Inscrite au patrimoine immatériel de l’UNESCO depuis 2005, la fujara est fabriquée artisanalement, souvent en bois de sureau, et est un symbole fort de la tradition pastorale slovaque. La technique de jeu est unique : le musicien souffle dans un tuyau latéral qui alimente le tuyau principal, créant une colonne d’air continue. Parmi les mélodies traditionnelles, “Na kráľovej holi” est l’un des airs les plus connus, évoquant les pâturages d’altitude.

Les dudy, ou cornemuse de Bohême, sont emblématiques de la région de Chodsko. Elles se caractérisent par un sac en peau de chèvre et un tuyau en bois sculpté, souvent orné de motifs traditionnels. En Moravie, le violon (housle) est omniprésent, joué debout dans les kapely (ensembles folkloriques). La clarinette (klarinet) s’est imposée dans les ensembles modernes. Ces instruments ne sont pas de simples artefacts sonores : ils sont les vecteurs d’une culture vivante, constamment renouvelée lors de festivals comme celui de Strážnice. Pour en acquérir des modèles authentiques, des boutiques spécialisées à Brno et Bratislava proposent des instruments fabriqués par des artisans locaux.

Musiciens jouant du cimbalom en Moravie

La polka est-elle vraiment tchèque ?

[e-zabava.net] : La polka est souvent associée à l’Europe centrale. Est-elle vraiment d’origine tchèque ? Quel rôle jouent les danses folkloriques dans l’identité ?

La polka est indéniablement d'origine tchèque, née dans les terres fertiles de la Bohême orientale vers 1830. Selon la tradition, une jeune paysanne du nom d'Anna Slezáková aurait créé cette danse en 1834. Le nom "polka" dériverait du terme tchèque "půl krok", signifiant "demi-pas", et décrivant le saut caractéristique de cette danse énergique.

La diffusion de la polka a été fulgurante. Introduite à Prague en 1835, elle a rapidement conquis Paris et Vienne dans les années 1840, avant de traverser l’Atlantique pour atteindre New York en 1844. La polka se distingue de la valse par son rythme vif et ses mouvements sautillants, incarnant une joie de vivre et une convivialité qui ont séduit bien au-delà des frontières bohémiennes.

Le contexte politique de l’époque a également joué un rôle crucial. Sous l’Empire autrichien, la polka est devenue un symbole de résistance culturelle tchèque. Danser la polka était un acte de défi discret, une manière de préserver son identité face à la germanisation. Des compositeurs comme Bedřich Smetana et Antonín Dvořák ont intégré des rythmes de polka dans leurs œuvres symphoniques, contribuant à sa légitimation artistique et à la fierté nationale tchèque.

En parallèle, la Moravie a ses propres danses traditionnelles, telles que le skoky et le čardáš en Slovácko, ou encore le verbuňk morávský, une danse masculine improvisée inscrite au patrimoine immatériel de l’UNESCO. Ces danses ne sont pas de simples divertissements : elles sont des expressions profondes de l’identité tchèque et morave, surtout en période d’occupation étrangère. Pour explorer comment ces traditions ont été documentées et préservées, notamment à travers le cinéma, découvrez comment le cinéma tchèque a documenté ces traditions.

La transmission du folklore aux jeunes générations

[e-zabava.net] : Comment la transmission du folklore se passe-t-elle aujourd’hui ? Les jeunes Tchèques et Slovaques s’y intéressent-ils encore ?

La transmission du folklore aux jeunes générations en Tchéquie et en Slovaquie se fait aujourd'hui à travers un mélange de traditions vivantes et de modernité assumée. Le festival de Strážnice, qui se tient chaque juin et attire plus de 10 000 visiteurs, est un événement phare où se produisent près de 500 ensembles du monde entier. Ce festival est un lieu de rencontre et d'échange intergénérationnel, où les jeunes découvrent et participent activement à la préservation du folklore.

Les ZUŠ (Základní umělecká škola), l’équivalent tchèque des académies municipales d’art, jouent un rôle crucial dans l’éducation musicale des jeunes. Il en existe plus de 400 en Tchéquie, offrant des cours sur les instruments traditionnels et les danses folkloriques. De plus, les soubors (groupes folkloriques) présents dans les lycées moraves permettent aux adolescents de s’immerger dans leur patrimoine culturel tout en développant un sens de l’appartenance collective.

Depuis les années 2000, un folk revival a émergé avec des groupes comme Čechomor et Hradišťan, qui fusionnent le folk traditionnel avec des influences pop-rock. Leur titre “Proměny” a connu un succès considérable, montrant que le folklore peut séduire les jeunes sans se renier. Ce renouveau s’inscrit dans le mouvement plus large de réappropriation des traditions tchèques par les jeunes générations. Des artistes plus jeunes comme Tomáš Kočko et son orchestre ou le groupe Veselá Bída poursuivent cette tradition de renouvellement. Les plateformes numériques comme TikTok et Instagram servent également de vecteurs inattendus : des danses de Slovácko y sont partagées et réinterprétées, touchant des millions de spectateurs.

La mode a intégré des éléments de broderie folklorique morave — les motifs floraux de Slovácko se retrouvent sur des collections de créateurs tchèques contemporains. Le folklore est ainsi non seulement préservé, mais vivifié par les jeunes, qui l’adaptent aux codes contemporains tout en respectant ses racines.

Danse folklorique morave en costumes traditionnels

Les risques de disparition

[e-zabava.net] : Certains répertoires folkloriques sont-ils en danger de disparition ? Comment les protéger ?

Certains répertoires folkloriques, notamment ceux des dialectes musicaux de Slovácko, sont effectivement en danger critique. Les régions de Horňácko dans les Carpates blanches et de Podluží dans la plaine morave abritent des traditions musicales uniques qui risquent de s'éteindre avec la disparition des derniers porteurs de cette mémoire vivante. Le chodský dudák, ou joueur de dudy de Bohême, est une figure en voie de raréfaction extrême : seulement trois maîtres actifs existent aujourd'hui dans la région de Chodsko.

Parmi les mélodies menacées, “Ej, hora, hora” — un chant de berger de Horňácko dont la mélodie serpentine imite le vent dans les Carpates blanches — ne subsiste plus que dans la mémoire de quelques vieux musiciens. Des musiciens comme Jan Rokyta, cimbaliste renommé de Brno, et les anciens maîtres tels que František Okénka, continuent de jouer un rôle essentiel. Des initiatives de crowdfunding pour la numérisation de ces répertoires permettent de financer des projets de préservation en ligne.

Pour protéger ces trésors culturels, des partenariats avec des ethnomusicologues européens, notamment avec les Archives de phonogrammarchiv de Berlin, ont été initiés. Le programme d’archivage numérique du Musée de Moravie vise à numériser 20 000 heures d’enregistrements analogiques pour les rendre accessibles aux chercheurs et au public. L’inscription de certains répertoires au patrimoine immatériel de l’UNESCO attire des fonds et sensibilise l’opinion publique.

Mais sauvegarder un répertoire ne se limite pas à conserver des partitions ou des enregistrements : il est absolument essentiel de transmettre le geste, l’intonation, le phrasé et l’esprit qui donnent vie à ces musiques. Dans ce contexte, la mobilisation des communautés locales est fondamentale. Encourager les jeunes à apprendre ces traditions à travers des ateliers intensifs et des performances en public est la seule stratégie réellement efficace. Pour une exploration plus approfondie des arts et traditions slaves, je vous invite à visiter arts et traditions slaves.

Cet entretien avec Lenka Procházková nous offre un aperçu précieux des efforts nécessaires pour maintenir vivantes les traditions musicales slaves, tout en soulignant leur rôle essentiel dans la construction de l’identité culturelle d’Europe centrale. Si vous souhaitez découvrir ces traditions de vive voix, le festival de Strážnice en Moravie (chaque juin) est la meilleure porte d’entrée : ambiance populaire, concerts gratuits dans les rues du village, ateliers d’instruments et expositions ethnographiques. Une expérience qui réconciliera même les plus sceptiques avec l’idée que le folklore peut être vivant, vibrant, et profondément contemporain. L’Europe centrale garde ses trésors musicaux bien vivants — encore faut-il savoir où les chercher, et avoir la curiosité de faire le voyage jusqu’à eux.

Pour les francophones passionnés par ces traditions slaves vivantes, le Cercle Pouchkine organise régulièrement des événements culturels et des rencontres autour de la culture d’Europe de l’Est, un prolongement naturel à la découverte des instruments et du folklore qui traversent toute la région slave.