Prague est souvent présentée comme la ville du gothique et du pont Charles, ou comme le laboratoire unique du cubisme architectural du début du XXe siècle. Mais entre ces deux époques s’étend un âge d’or trop souvent négligé par les guides touristiques pressés : le baroque, qui a littéralement redessiné la silhouette de la capitale tchèque entre 1620 et 1750. Petr Dvořák, historien de l’architecture à l’Université Charles, consacre sa carrière à l’étude de cette période charnière. Nous l’avons rencontré dans son bureau qui surplombe la Vltava, entouré de gravures anciennes et de plans d’églises, pour comprendre pourquoi le baroque praguois mérite une place de choix dans le regard de tout visiteur français.
Pourquoi le baroque s’est-il imposé si fortement à Prague ?
[e-zabava.net] : Comment expliquez-vous que Prague soit devenue l’une des capitales majeures du baroque en Europe centrale ?
Il faut remonter à un événement précis et traumatique de notre histoire : la bataille de la Montagne Blanche, en 1620. La défaite des nobles protestants de Bohême face aux armées des Habsbourg a marqué le début d'une reconquête catholique brutale et systématique. Les vainqueurs ne se sont pas contentés d'imposer une nouvelle autorité politique — ils ont voulu réécrire le paysage visuel de la ville pour affirmer leur triomphe spirituel. Le baroque est devenu l'instrument architectural de cette Contre-Réforme.Pendant plus d’un siècle, l’aristocratie fidèle aux Habsbourg et les ordres religieux — jésuites en tête — ont financé une vague de construction sans précédent. Des dizaines d’églises ont été rebâties ou entièrement reconstruites dans le nouveau style venu d’Italie, avec ses courbes, ses coupoles et ses façades théâtrales conçues pour impressionner et convertir. Malá Strana, le quartier situé au pied du château, a été presque entièrement transformé en un décor baroque continu — palais aristocratiques, jardins en terrasses, églises somptueuses.
Ce qui rend le cas praguois si particulier, c’est que cette vague baroque s’est superposée à une ville déjà richement gothique, sans jamais l’effacer complètement. Résultat : on trouve aujourd’hui à quelques mètres d’intervalle des façades gothiques du XIVe siècle et des intérieurs baroques du XVIIIe, dans un dialogue architectural que peu de villes européennes peuvent offrir avec une telle densité. Notre dossier sur l’architecture cubiste de Prague montre d’ailleurs qu’un siècle et demi plus tard, la ville renouera avec cette même audace expérimentale, mais dans un tout autre registre esthétique.
L’église Saint-Nicolas de Malá Strana, un chef-d’œuvre absolu
[e-zabava.net] : Vous considérez l’église Saint-Nicolas de Malá Strana comme le sommet du baroque praguois. Pourquoi cette église en particulier ?
Saint-Nicolas de Malá Strana est, à mes yeux, l'un des intérieurs baroques les plus accomplis de toute l'Europe centrale, et je ne dis pas cela par simple fierté nationale. Sa construction s'est étalée sur plus de cinquante ans, de 1704 à 1755, et a mobilisé trois générations d'une même famille d'architectes : Christoph Dientzenhofer a commencé le chantier, son fils Kilian Ignaz Dientzenhofer l'a poursuivi et transformé, et c'est finalement Anselmo Lurago qui a achevé la coupole. Ce n'est pas un simple bâtiment, c'est une œuvre collective transmise sur plusieurs décennies, avec une remarquable cohérence stylistique malgré les changements de main.
Ce qui frappe en entrant dans cette église, c’est d’abord l’ampleur de la fresque du plafond, signée Johann Lukas Kracker : plus de 1500 mètres carrés de peinture illustrant l’apothéose de saint Nicolas, dans une composition en trompe-l’œil qui donne l’illusion que le plafond se prolonge indéfiniment vers le ciel. La coupole elle-même, œuvre de Kilian Ignaz Dientzenhofer, culmine à 79 mètres de hauteur et domine tout le quartier de Malá Strana — elle est visible depuis presque tous les points de vue sur la rive gauche.
L’orgue de l’église mérite également une mention spéciale : c’est l’un des plus grands d’Europe centrale, sur lequel Mozart lui-même aurait joué lors de son séjour praguois en 1787 — un lien entre architecture et musique que notre article sur Dvořák et Smetana, les grands compositeurs tchèques, explore sous un angle complémentaire. Ce détail illustre bien la fonction de ces églises baroques : elles n’étaient pas seulement des lieux de culte, mais de véritables scènes multisensorielles où l’architecture, la peinture et la musique convergeaient pour produire un effet de sidération spirituelle sur les fidèles. C’est cette intention totale, cette volonté d’enveloppement des sens, qui distingue fondamentalement le baroque du gothique qui l’a précédé à Prague.
Pour comprendre comment cette ville a su, à chaque époque, réinventer son langage architectural, notre article sur la vie quotidienne à Prague montre à quel point ce patrimoine reste vivant dans les habitudes des Praguois eux-mêmes.
Matthias Braun, le sculpteur qui a façonné le pont Charles
[e-zabava.net] : Le nom de Matthias Braun revient souvent quand on parle du baroque praguois. Qui était-il et pourquoi son influence a-t-elle été si déterminante ?
Matthias Bernard Braun est sans doute le sculpteur le plus important de l'histoire du baroque tchèque, et pourtant son nom reste largement méconnu du grand public français. Né vers 1684 dans le Tyrol, d'origine autrichienne, il s'est formé en Italie avant de s'installer en Bohême où il a développé un style d'une intensité dramatique rare. Sa sculpture n'est jamais statique : les drapés semblent en mouvement perpétuel, les visages expriment une émotion presque théâtrale, les corps se tordent dans des postures d'une virtuosité technique stupéfiante.Sur le pont Charles, plusieurs des statues les plus admirées portent sa signature ou celle de son atelier, notamment celle de sainte Luitgarde, représentant la sainte aveugle embrassant le Christ en croix — considérée par beaucoup d’historiens, moi le premier, comme la plus belle des trente statues du pont. Mais le chef-d’œuvre absolu de Braun se trouve loin de Prague, au château de Kuks, en Bohême orientale : les allégories des Vertus et des Vices, des statues monumentales en grès d’une expressivité saisissante, sculptées directement sur le rocher pour certaines d’entre elles.
Ce qui rend Braun si fascinant pour moi en tant qu’historien, c’est qu’il incarne parfaitement cette synthèse entre l’influence italienne — il avait clairement étudié le Bernin — et une sensibilité locale, presque nordique, plus habitée par l’angoisse et le tragique que par la grâce classique. Ses sculptures ne cherchent pas seulement à impressionner, elles cherchent à bouleverser. C’est cette dimension psychologique, presque expressionniste avant l’heure, qui explique pourquoi son œuvre continue de fasciner les chercheurs bien au-delà des frontières tchèques.
Une influence italienne et autrichienne assimilée localement
[e-zabava.net] : Dans quelle mesure le baroque praguois est-il une importation étrangère, et dans quelle mesure est-il une création originale ?
C'est une question que je trouve passionnante parce qu'elle touche au cœur de ce que signifie l'appropriation culturelle en architecture. Il ne faut pas se voiler la face : le vocabulaire formel du baroque praguois vient bien d'Italie. Les modèles romains du Bernin et de Borromini ont directement inspiré les architectes actifs en Bohême, souvent eux-mêmes formés en Italie ou héritiers de familles d'architectes italiens installées en Autriche. La famille Dientzenhofer, par exemple, était d'origine bavaroise mais travaillait dans un langage résolument italianisant.Ce qui est original, en revanche, c’est la façon dont ce vocabulaire a été adapté aux contraintes très spécifiques du site praguois. Prague n’est pas Rome : la ville est construite sur un relief escarpé, avec des ruelles étroites et sinueuses héritées du Moyen Âge, et une topographie qui interdit les grandes perspectives dégagées si chères aux architectes romains. Les architectes praguois ont dû composer avec cette contrainte, créant des façades qui se révèlent progressivement au promeneur, des jeux de coupoles qui dialoguent entre elles par-dessus les toits, une verticalité qui compense l’absence d’espace horizontal.
Il y a aussi un facteur culturel plus profond : Prague avait déjà, avant le baroque, une identité gothique extrêmement affirmée, incarnée par la cathédrale Saint-Guy ou le pont Charles lui-même. Les architectes baroques n’ont jamais pu — et n’ont d’ailleurs jamais vraiment cherché — à effacer cet héritage. Ils ont plutôt composé avec lui, produisant des ensembles urbains où le gothique et le baroque se répondent, parfois dans un même édifice, comme à la cathédrale Saint-Guy où des chapelles baroques côtoient des voûtes gothiques du XIVe siècle. Cette stratification historique visible à l’œil nu, sans reconstruction ni nettoyage stylistique, est peut-être la plus grande richesse patrimoniale de Prague. Cette même complexité, faite de strates culturelles qui se superposent sans jamais totalement s’effacer, se retrouve d’ailleurs dans l’histoire littéraire de la ville : notre guide culturel sur Kafka et Prague explore comment cette cohabitation entre héritages multiples a nourri l’imaginaire de l’écrivain.
Baroque et cubisme, deux ruptures praguoises face à face
[e-zabava.net] : Prague est aussi connue pour son architecture cubiste unique au monde. Comment ces deux styles, si éloignés dans le temps, dialoguent-ils dans le paysage urbain actuel ?
C'est l'une des choses que j'aime le plus faire découvrir aux visiteurs français : leur montrer que Prague, à deux siècles d'intervalle, a produit deux ruptures architecturales radicales, chacune unique en son genre. Le baroque, on l'a vu, a imposé la courbe, le mouvement, l'exubérance décorative comme instrument d'une reconquête religieuse et politique. Le cubisme architectural praguois, né au début du XXe siècle, fait presque l'inverse : il fragmente les surfaces en facettes anguleuses, refuse la courbe classique, cherche une modernité radicalement nouvelle, propre et unique à la Bohême — aucune autre ville au monde n'a développé une architecture cubiste aussi aboutie.Ce qui est fascinant, c’est que ces deux styles se trouvent parfois à quelques centaines de mètres l’un de l’autre dans le tissu urbain praguois. La Maison à la Madone noire, œuvre cubiste emblématique de Josef Gočár construite en 1912, se dresse à deux pas de la Vieille Ville baroque, sur la rue Celetná. Un visiteur attentif peut littéralement passer, en dix minutes de marche, des courbes exubérantes d’une église jésuite du XVIIIe siècle aux angles tranchants d’un immeuble cubiste du début du XXe. Ce grand écart stylistique, assumé et visible, est à mon sens l’une des expériences architecturales les plus stimulantes qu’une ville puisse offrir.
Je recommande toujours aux visiteurs français de faire cette promenade en une seule journée : le matin, l’église Saint-Nicolas et le quartier baroque de Malá Strana ; l’après-midi, la Maison à la Madone noire et le quartier cubiste autour de la place de la République. Ce contraste permet de comprendre que Prague n’est pas une ville figée dans une seule époque glorieuse, mais une capitale qui a su, à plusieurs reprises de son histoire, produire des ruptures esthétiques radicales et assumées. C’est cette capacité à l’audace formelle qui, selon moi, définit le mieux le génie architectural praguois à travers les siècles.
Conseils pratiques pour découvrir le baroque praguois
[e-zabava.net] : Pour conclure, quels conseils donneriez-vous à un visiteur français qui souhaite explorer le baroque praguois de façon approfondie ?
Mon premier conseil est de ne pas se limiter à l'admiration des façades extérieures. Le baroque praguois se révèle avant tout à l'intérieur des édifices — c'est un art de l'enveloppement spatial qui ne se comprend qu'en pénétrant dans les églises et les palais. Prévoyez donc du temps pour visiter réellement l'intérieur de Saint-Nicolas de Malá Strana, et pas seulement pour la photographier depuis la place.Mon deuxième conseil est de privilégier une visite en fin d’après-midi, quand la lumière rasante traverse les vitraux et met en valeur les volumes des coupoles. Beaucoup de visiteurs pressés visitent le matin dans la précipitation d’un programme trop chargé, et manquent cette dimension presque théâtrale que la lumière du soir révèle pleinement.
Troisième recommandation : ne négligez pas le monastère de Strahov et sa bibliothèque baroque, avec ses deux salles somptueuses — la salle théologique et la salle philosophique — ornées de fresques et de boiseries d’une richesse inouïe. C’est l’un des lieux les moins fréquentés par les groupes touristiques classiques, et pourtant l’un des plus impressionnants de tout Prague. Pour prolonger cette exploration du patrimoine praguois, notre article sur les proverbes tchèques et la sagesse populaire offre un autre regard sur la profondeur culturelle de la capitale tchèque.
Enfin, si votre séjour le permet, sortez de Prague pour visiter le château de Kuks, à environ deux heures de route, où se trouvent les fameuses allégories de Matthias Braun. C’est un lieu hors des sentiers battus qui permet de comprendre l’ampleur du génie de ce sculpteur dans un cadre naturel spectaculaire, loin de la foule de la capitale. Ces excursions moins connues sont souvent celles qui laissent le souvenir le plus durable aux voyageurs curieux d’aller au-delà des cartes postales.
Conclusion
L’entretien avec Petr Dvořák révèle une dimension de Prague souvent éclipsée par la carte postale du pont Charles ou la légende de Kafka : celle d’une capitale qui a su, à l’époque baroque, se réinventer entièrement sous la pression de l’histoire politique et religieuse, tout en préservant et en dialoguant avec son héritage gothique préexistant. Cette capacité à superposer les époques sans les effacer est peut-être la signature la plus profonde de l’identité architecturale praguoise. Pour prolonger cette exploration esthétique de la capitale tchèque, notre dossier sur l’architecture cubiste de Prague montre comment ce même terrain urbain a su, deux siècles plus tard, accueillir une nouvelle rupture stylistique tout aussi audacieuse.
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