Il existe peu d’auteurs dont la biographie a autant envahi l’œuvre — et l’œuvre autant envahi la biographie. Franz Kafka et Prague forment une équation indissociable dans l’imaginaire culturel occidental, et pourtant cette équation est plus complexe, plus ambiguë, plus contradictoire qu’il n’y paraît. Kafka écrivait en allemand dans une ville tchèque. Il était juif dans un monde en train de devenir antisémite. Il était praguois d’une Prague qui ne le lisait pas. Il est mort à quarante ans, inconnu du grand public. Soixante ans plus tard, son nom est partout dans les rues de la ville qu’il habitait.

Jan Kopecký est guide culturel et traducteur. Son recueil Kafka sans légende (éditions Bohuslav, Praha, 2021) propose une lecture “désmythifiée” de l’auteur du Procès — sans renoncer pour autant à sa fascinante singularité.

Jan Kopecký, guide culturel et traducteur de Kafka, Prague
Jan Kopecký est guide culturel indépendant à Prague et traducteur littéraire. Né à Prague en 1969, il a étudié la littérature comparée à l'Université Charles avant la Révolution de velours. Son travail de traduction porte principalement sur la littérature germanophone de Mitteleuropa — Kafka, Rilke, Joseph Roth. Son essai Kafka sans légende (Bohuslav, 2021) a été salué par la critique pour sa capacité à réconcilier exigence littéraire et accessibilité.

Notre pilier sur la culture de Prague et ses espaces de création offre une cartographie plus large des lieux et institutions culturels de la capitale tchèque.

Kafka est-il vraiment “de Prague” — ou est-ce que cette identité est, en partie, une construction rétrospective ?

[e-zabava.net] : Kafka est-il vraiment “de Prague” — ou est-ce que cette identité est, en partie, une construction rétrospective ?

La réponse honnête, c’est : les deux. Kafka est indiscutablement de Prague au sens biographique — il y est né, il y a vécu toute sa vie adulte, il y a travaillé, il y a souffert, il a passé ses nuits à écrire dans des appartements qui existent encore. La ville est dans ses textes à chaque page : le labyrinthe administratif du Procès reflète l’architecture bureaucratique austro-hongroise de la Prague du début du XXe siècle ; le château de Das Schloss évoque inévitablement le Hradčany qui domine la ville depuis toujours.

Mais Kafka de Prague est aussi une construction récente. De son vivant, il était pratiquement inconnu même à Prague. Ses livres, publiés en allemand par de petits éditeurs de Leipzig et Munich, n’avaient presque pas de lecteurs tchèques. Après sa mort, il était encore moins connu en Tchécoslovaquie qu’en France ou en Allemagne. La récupération de Kafka par Prague comme “génie local” est largement une invention de l’industrie touristique des années 1990-2000, après la Révolution de velours. C’est gênant à dire, mais c’est vrai.

Quels lieux de Prague sont authentiquement liés à Kafka, et lesquels relèvent de la mise en scène ?

[e-zabava.net] : Quels lieux de Prague sont authentiquement liés à Kafka, et lesquels relèvent de la mise en scène ?

Il y a un noyau dur de lieux authentiques, et une périphérie de lieux “kafkaïens” par association d’idées.

Kafka à Prague, maison natale

Dans le noyau dur : la maison natale de Kafka, sur l’actuelle place Franz Kafka dans l’Alte Stadt, est authentique — elle a été partiellement démolie mais la façade est préservée. Le Palais Kinský, au bas de la place, où son père Hermann tenait un magasin de mercerie et où Kafka a fréquenté le lycée allemand, est lui aussi authentique. L’ancien Palais des Assurances Ouvrières du Royaume de Bohême, rue Na Poříčí — où Kafka a travaillé de 1908 à 1922 comme juriste — est encore debout, occupé par un hôtel de luxe. C’est peut-être le lieu le plus kafkaïen de tous : une institution bureaucratique dans laquelle un homme a passé ses meilleurs créatifs à rêver d’écrire.

Dans la périphérie mise en scène : la statue de Kafka sur la place Franz Kafka (inaugurée en 2003) est artistiquement magnifique — un homme assis sur les épaules d’une figure vide — mais n’a rien à voir avec l’auteur réel. L’or et la kitschification de l’image de Kafka dans les boutiques touristiques autour de la Vieille-Ville sont, eux, résolument post-kafkaïens.

Comment les Pragois eux-mêmes perçoivent-ils leur relation à Kafka ? Est-ce une fierté, une ambivalence ?

[e-zabava.net] : Comment les Pragois eux-mêmes perçoivent-ils leur relation à Kafka ? Est-ce une fierté, une ambivalence ?

C’est une question que je pose souvent à mes groupes de visiteurs, et les réactions sont révélatrices. Les Pragois de ma génération — nés avant 1989 — ont une relation complexe à Kafka. Sous le régime communiste, il était interdit ou marginalisé parce qu’il était “décadent bourgeois” et parce que ses œuvres décrivaient trop bien les mécanismes du pouvoir totalitaire. Quand je le lisais clandestinement dans les années 1980, c’était un acte subversif. Aujourd’hui, le voir sur des tasses à café dans chaque magasin de souvenirs du quartier touristique est légèrement absurde.

Les Pragois plus jeunes, eux, l’ont découvert à l’école et tendent à l’accepter comme figure identitaire nationale sans trop se poser de questions. Ce qui m’inquiète un peu, c’est que la “kafkaïsation” de Prague — transformer chaque ruelle gothique en décor du Procès — risque de remplacer la lecture réelle des textes. On peut passer trois jours à Prague avec le casque audio “Sur les traces de Kafka” sans jamais ouvrir un seul livre de lui. C’est paradoxal pour un auteur qui n’aimait pas être photographié et qui a demandé à son ami Max Brod de brûler ses manuscrits à sa mort.

Pour prolonger l’expérience pragoise, la gastronomie tchèque offre une immersion supplémentaire dans la culture locale et ses rituels quotidiens.

Que perd-on quand on lit Kafka en traduction française plutôt qu’en allemand original ?

[e-zabava.net] : Que perd-on quand on lit Kafka en traduction française plutôt qu’en allemand original ?

On perd plusieurs choses importantes. D’abord, la qualité particulière de l’allemand de Kafka — un allemand de Prague, légèrement décalé par rapport à l’allemand standard de Vienne ou Berlin, avec des tournures qui ont une saveur particulière. Kafka était obsédé par la précision syntaxique : ses phrases sont longues, enchâssées, mais jamais obscures. En français, les traductions tendent soit à simplifier (perdant la densité) soit à alourdir (perdant la fluidité).

Ensuite, on perd la dimension sonore. Kafka lisait à voix haute à ses amis — il riait beaucoup en lisant, ce que ses lecteurs français ne savent pas souvent. L’allemand original a une musicalité, une ironie de ton, qui disparaît partiellement en traduction. La phrase d’ouverture de La Métamorphose — “Als Gregor Samsa eines Morgens aus unruhigen Träumen erwachte, fand er sich in seinem Bett zu einem ungeheueren Ungeziefer verwandelt” — est à la fois comique et sinistre d’une façon que toutes les traductions françaises tentent de reproduire, avec plus ou moins de succès.

Cela dit, les traductions existent et elles permettent à des millions de lecteurs de découvrir Kafka. La traduction d’Alexandre Vialatte, bien que vieillie, a une qualité littéraire propre. Les traductions récentes de Bernard Lortholary pour Folio sont excellentes.

Quel est l’impact du Kafka Museum sur la perception de l’auteur — positif ou négatif ?

[e-zabava.net] : Quel est l’impact du Kafka Museum sur la perception de l’auteur — positif ou négatif ?

Le quartier juif de Prague, univers kafkaïen

Les deux, sincèrement. Le Kafka Museum, ouvert en 2005 dans le quartier de Malá Strana, a fait quelque chose que peu d’institutions réussissent : rendre une œuvre littéraire viscéralement sensible à des gens qui ne l’ont pas lue. La scénographie — installations sonores, manuscrits en fac-similé, projections d’images d’archives — crée une atmosphère qui dit quelque chose de vrai sur l’univers kafkaïen : l’oppression basse, l’obscurité méthodique, la beauté étrange des procédures sans fin.

Le risque, c’est ce que j’appelle l‘“effet musée” : on sort en pensant avoir compris Kafka, alors qu’on a surtout expérimenté une esthétique inspirée de Kafka. Ce sont deux choses très différentes. Kafka n’est pas une ambiance — c’est une pensée, une logique narrative très précise sur la relation entre l’individu et les systèmes qui le dépassent. Cette logique ne se transmet vraiment qu’à la lecture. Le musée peut être un sas d’entrée magnifique — à condition qu’on en ressorte avec l’envie de lire le Procès.

Quels auteurs praguois ou tchèques conseilleriez-vous de découvrir avant — ou après — Kafka ?

[e-zabava.net] : Quels auteurs praguois ou tchèques conseilleriez-vous de découvrir avant — ou après — Kafka ?

Avant Kafka, pour comprendre le sol sur lequel il a poussé : Rainer Maria Rilke, autre Praguois germanophone, donne la mesure de la littérature de la ville au tournant du siècle. Ses Carnets de Malte Laurids Brigge (1910) partagent avec Kafka une solitude existentielle et une sensibilité aux espaces urbains.

Après Kafka, pour comprendre ce qu’il a rendu possible : Bohumil Hrabal est le plus grand. Moi qui ai servi le roi d’Angleterre, Trains étroitement surveillés (la source littéraire du film de Menzel) — Hrabal est kafkaïen dans sa façon de voir le grotesque dans le quotidien, mais avec beaucoup plus de chaleur humaine et de carnalité. Si Kafka est l’eau froide du réel, Hrabal est la bière chaude de la hospoda.

Pour les lecteurs qui veulent une Prague contemporaine : Jáchym Topol, La Sœur (1994), est le grand roman de la transition post-communiste — violent, lyrique, totalement praguois dans sa façon de mêler mythologie slave et modernité déboussolée. Et Radka Denemarková pour une perspective féminine sur l’histoire tchèque que la littérature “classique” a longtemps ignorée.

Franz Kafka est mort à quarante ans d’une tuberculose laryngée qui l’empêchait d’avaler. Ses derniers mots auraient été, selon un infirmier : “Ne m’abandonnez pas.” Il avait demandé à son meilleur ami Max Brod de brûler tous ses manuscrits. Brod ne l’a pas fait — et c’est pourquoi nous lisons le Procès, Le Château, L’Amérique.

Ce petit paradoxe final — Kafka existe grâce à une trahison de l’amitié, au refus d’obéir à ses dernières volontés — est peut-être le plus kafkaïen de tous. La ville de Prague, qui ne le lisait pas de son vivant, en a fait une icône commerciale. L’écrivain allemand de culture juive, dans une ville tchèque de l’empire austro-hongrois, est devenu un “symbole national tchèque”. Les livres qui devaient brûler sont traduits en soixante-dix langues.

Pour qui veut visiter Prague avec Kafka en tête, le conseil de Jan Kopecký est simple : “Laissez le musée et les boutiques de souvenirs de côté. Trouvez-vous un exemplaire du Procès ou de La Métamorphose. Asseyez-vous dans une hospoda du quartier de Žižkov — pas dans le centre touristique — et lisez-le là. Vous comprendrez mieux Kafka que dans n’importe quel musée.”

Pour aller plus loin sur les routes littéraires et culturelles d’Europe de l’Est, le site Voyage en Russie offre des perspectives complémentaires sur les grandes capitales slaves qui partagent avec Prague cette densité culturelle particulière.

Cet article fait écho à notre entretien sur Kundera et la France — un autre grand Praguois dont la relation à sa ville d’origine n’a cessé d’être compliquée.