Quand on vit à Prague, comment fait-on ses courses au quotidien ?
Bastien Delorme : Il n’y a pas une seule manière tchèque de remplir son panier. À Prague, ma semaine se partage entre une grande enseigne pour les achats planifiés, une petite épicerie pour le dépannage et un marché fermier lorsque j’ai le temps. J’achète aussi ponctuellement en ligne, pratique devenue très courante dans la capitale.
Pour les produits lourds, l’entretien de la maison ou les grandes quantités, Kaufland et les hypermarchés restent efficaces. Lidl convient davantage à une course assez rapide, avec un assortiment plus resserré. Tesco varie selon le format du magasin : on ne vit pas la même expérience dans un grand établissement périphérique et dans une petite implantation urbaine.
À côté de ces enseignes, je fréquente plusieurs potraviny. Le mot signifie simplement « produits alimentaires », mais il désigne souvent, dans le langage quotidien, une épicerie de proximité. On y trouve du pain, des boissons, des produits laitiers, de la charcuterie emballée et les ingrédients oubliés au moment de préparer le dîner.
Mon organisation ressemble à celle de nombreux habitants des grandes villes :
- une course importante dans une chaîne, une fois par semaine ou selon les besoins ;
- des achats complémentaires dans le quartier ;
- une večerka lorsque je rentre tard ;
- un passage au marché pour les produits de saison ;
- une commande en ligne durant les semaines chargées.
Ce système hybride dit beaucoup de la vie pragoise, comme le montre aussi notre guide sur la culture de Prague au quotidien. La grande distribution n’a pas supprimé le commerce de proximité. Elle l’a obligé à changer de fonction.
Kaufland, Lidl et Tesco dominent-ils réellement le paysage ?
Bastien Delorme : Ils sont très visibles, mais le mot « dominent » simplifie un marché plus fragmenté. Kaufland et Lidl appartiennent au même groupe allemand, tout en proposant deux modèles différents. Kaufland exploite de grands magasins dotés d’un choix étendu ; Lidl relève plutôt du supermarché discount que de l’hypermarché. Tesco demeure une enseigne britannique présente en République tchèque.
D’autres acteurs comptent beaucoup : Albert, Billa, Penny ou Globus, selon les villes et les quartiers. Un Français qui arrive à Prague reconnaît la logique européenne des chaînes, mais pas nécessairement les marques ni la hiérarchie locale. Les marchés fermiers de Prague publient leurs jours d’ouverture et leur liste de producteurs sur leur site.
| Type de commerce | Usage le plus courant | Atout principal | Limite fréquente |
|---|---|---|---|
| Kaufland | Grande course planifiée | Assortiment large et promotions | Magasins parfois éloignés du centre |
| Lidl | Courses rapides à prix surveillé | Offre lisible, marques propres | Choix moins profond dans certains rayons |
| Tesco | Courses variables selon le format | Présence de formats urbains et plus vastes | Expérience inégale selon l’implantation |
| Potraviny | Achats du quotidien | Proximité immédiate | Prix parfois plus élevés |
| Večerka | Dépannage tardif | Horaires étendus | Assortiment réduit |
| Farmářské trhy | Produits frais et artisanaux | Contact direct, saisonnalité | Prix et horaires moins adaptés à tous |
Les grandes chaînes ont installé un rapport aux courses fondé sur la comparaison. Les catalogues promotionnels, appelés letáky, restent visibles dans les boîtes aux lettres et à l’entrée des magasins. Les applications de fidélité ont prolongé cette culture de l’« akce », la promotion.
Dans les habitudes tchèques, comparer n’a rien de honteux. Le client peut traverser le quartier pour une réduction sur le café, le beurre ou la bière. Ce comportement ne traduit pas seulement une recherche du moins cher : il vient aussi d’une forte attention au rapport entre le prix payé et l’utilité réelle du produit.
Le petit commerce tchèque est-il vraiment en déclin ?
Bastien Delorme : Oui, si l’on parle du commerce indépendant traditionnel confronté aux chaînes, aux centres commerciaux et à l’évolution des loyers. Non, si l’on imagine une disparition générale des boutiques de quartier. La réalité change beaucoup entre Prague, une ville moyenne et un village.
Après 1989, l’arrivée rapide de groupes internationaux a transformé les pratiques. Ils ont apporté un assortiment plus stable, des horaires larges et une puissance d’achat inaccessible aux petits commerçants. Dans certains quartiers, d’anciennes épiceries ont fermé. Ailleurs, elles ont survécu en se spécialisant ou en devenant des commerces de dépannage.
Le mot « déclin » masque aussi une recomposition. Les magasins indépendants les plus fragiles ne sont pas toujours remplacés par un supermarché. Ils peuvent laisser place à une večerka, à une boulangerie moderne, à un café ou à une boutique spécialisée. Dans les quartiers centraux, la pression immobilière pèse parfois davantage que la concurrence directe de Kaufland.
Il faut éviter de regarder le phénomène uniquement avec nostalgie. L’ancienne petite épicerie n’était pas forcément moins chère, mieux approvisionnée ou plus chaleureuse. Certaines avaient des horaires contraignants. D’autres jouaient cependant un rôle social irremplaçable, surtout pour les personnes âgées et celles qui se déplacent peu.
À Prague, la situation demeure mouvante. Un commerce ferme, tandis qu’un autre apparaît avec une offre biologique, régionale ou internationale. Cette évolution rejoint les transformations plus générales de la vie quotidienne à Prague, où les habitudes locales coexistent avec des services très contemporains.
Que représentent les potraviny et les večerky ?
Bastien Delorme : La potraviny est d’abord un commerce alimentaire de proximité. La večerka se définit davantage par son amplitude horaire. Son nom vient de večer, « le soir ». Dans la pratique, les deux catégories se recouvrent souvent : une enseigne peut afficher potraviny tout en fonctionnant comme une večerka.
Ces magasins sont essentiels quand il manque du lait, des œufs, un oignon ou une bouteille d’eau. On y achète rarement toute la semaine de courses, même si cela dépend du quartier. Leur valeur tient à la disponibilité immédiate.
Depuis les années 1990, beaucoup de večerky sont exploitées par des familles ou des commerçants d’origine vietnamienne. Ce phénomène s’inscrit dans une histoire plus ancienne des relations entre le Vietnam et la Tchécoslovaquie socialiste, puis dans le développement de réseaux entrepreneuriaux après la chute du régime communiste.
Il serait réducteur de présenter ces commerçants comme un groupe uniforme. Les parcours diffèrent, tout comme les magasins. Certains commerces restent très simples ; d’autres ont modernisé leur offre, installé des terminaux de paiement et ajouté des produits asiatiques ou des services de retrait de colis.
Beaucoup de Pragois parlent de « leur » večerka, celle dont le propriétaire connaît les habitudes du quartier sans nécessairement entretenir une conversation prolongée. La relation peut sembler discrète à un Français habitué au petit commerce comme lieu d’échange verbal. Pourtant, la fidélité existe. Elle se manifeste autrement : reconnaissance du client, souplesse ponctuelle, produit mis de côté ou simple certitude de trouver la porte ouverte.
Le service paraît-il plus froid qu’en France ?
Bastien Delorme : Au début, oui. Ou plutôt, il paraît moins ritualisé. En France, on attend souvent un bonjour bien marqué, quelques formules de politesse et parfois un commentaire sur le produit. En Tchéquie, l’échange commercial peut être bref sans être hostile.
Une caissière qui ne sourit pas longuement ne signifie pas qu’elle vous méprise. Le contrat implicite est plus fonctionnel : vous choisissez, vous payez, vous rangez rapidement vos articles. Dans de nombreux supermarchés, il vaut mieux préparer son sac avant que les produits s’accumulent au bout du tapis.
J’ai aussi dû apprendre quelques réflexes :
- dire « Dobrý den » en entrant dans un petit commerce ;
- répondre rapidement à la question « hotově, nebo kartou ? », soit en espèces ou par carte ;
- vérifier si le prix promotionnel exige une carte de fidélité ;
- peser soi-même certains fruits et légumes lorsque le magasin le demande ;
- ne pas attendre que quelqu’un emballe les achats à sa place.
Le service tchèque s’est beaucoup diversifié. Dans les quartiers touristiques, les employés passent facilement à l’anglais. Ailleurs, quelques mots de tchèque changent nettement la relation. Je nuancerais aussi l’image d’une France toujours chaleureuse : un supermarché périphérique français n’est pas un village provençal. La différence se remarque davantage dans la sobriété de l’échange que dans une véritable froideur.
Horaires, prix, promotions : où se situe le vrai décalage ?
Bastien Delorme : Les horaires constituent l’une des premières surprises. Dans les villes tchèques, beaucoup de supermarchés ouvrent tôt, ferment tard et accueillent les clients le dimanche. Pour un Français marqué par les débats récurrents sur l’ouverture dominicale, cette disponibilité paraît très confortable.
Il existe cependant des fermetures obligatoires pour les grands magasins lors de certains jours fériés. Les petits commerces bénéficient d’exceptions. La veille d’une fête, mieux vaut vérifier plutôt que supposer que tout restera ouvert.
Le rapport au prix diffère davantage. Le client tchèque observe attentivement les promotions, parfois au point d’organiser son panier autour d’elles. Cette sensibilité ne veut pas dire que tout le monde recherche systématiquement le premier prix : les consommateurs urbains s’intéressent aussi à l’origine, à la composition et aux producteurs régionaux, comme le montre le développement des rayons biologiques et des marchés fermiers.
Quelques détails caractérisent les courses ordinaires :
- les sacs sont généralement payants ;
- les bouteilles consignées se rapportent dans des automates prévus à cet effet ;
- les caisses automatiques sont devenues courantes dans les grandes villes ;
- le paiement par carte est largement accepté à Prague, mais garder un peu d’espèces peut encore servir dans un petit marché.
Les produits eux-mêmes racontent un autre quotidien. Les rayons de pains, de charcuteries, de produits au pavot et de conserves ne sont pas organisés exactement comme en France. Pour mieux comprendre ce panier local, un détour par la gastronomie tchèque évite de réduire le pays à la bière et au goulasch.
Havelské tržiště et les farmářské trhy : que valent vraiment les marchés pragois ?
Bastien Delorme : Havelské tržiště est un marché historique, mais je ne le choisirais pas comme unique exemple du ravitaillement pragois actuel. Situé au centre de Prague, il accueille encore des étals alimentaires, notamment des fruits, selon les périodes et les vendeurs. Sa position l’a toutefois orienté vers une clientèle touristique, avec des souvenirs et des produits faciles à emporter. Pour observer les pratiques ordinaires, mieux vaut regarder les farmářské trhy fréquentés par les habitants.
Les marchés de Náplavka, de Jiřího z Poděbrad ou de Dejvice figurent parmi les noms souvent cités, même si leurs jours d’ouverture peuvent évoluer. On y trouve des légumes de saison, du pain, des fromages, des œufs, des jus, de la viande ou des préparations artisanales. Les prix sont souvent supérieurs à ceux du discount : ce n’est donc pas une alternative complète pour tous les budgets. Je connais des habitants qui y achètent un bon pain ou des pommes, puis terminent leurs courses chez Lidl. Cette combinaison est probablement plus représentative que l’image d’un consommateur ayant abandonné les chaînes.
Le succès des farmářské trhy traduit aussi un désir de retrouver une origine identifiable et un rythme saisonnier. Ils réinventent certaines traditions tchèques sans reproduire à l’identique les marchés d’autrefois.
Que révèlent les courses sur la société tchèque ?
Bastien Delorme : Elles révèlent un pays très intégré aux circuits commerciaux européens, mais attaché à des pratiques de proximité. Le Tchèque urbain peut utiliser une application sophistiquée pour commander ses courses, surveiller les promotions de Kaufland et descendre le soir acheter du lait dans une večerka familiale.
On retrouve aussi une forme de pragmatisme. Les consommateurs ne choisissent pas toujours leur magasin pour affirmer une identité. Ils y vont parce qu’il se trouve sur le trajet, parce qu’il ferme tard ou parce qu’une promotion vaut le déplacement. Le discours moral autour du panier me semble parfois moins appuyé qu’en France, même si les préoccupations écologiques progressent.
Le commerce révèle enfin l’histoire récente du pays. Les chaînes allemandes racontent l’ouverture économique de l’Europe centrale. Tesco rappelle l’internationalisation rapide de la distribution. Les commerces vietnamiens témoignent d’une migration ancienne devenue une composante familière des villes tchèques. Les marchés fermiers expriment une recherche contemporaine de proximité.
Pour un Français, les courses offrent une porte d’entrée particulièrement concrète dans l’art de vivre slave. On comprend les horaires, la réserve dans le service et la valeur accordée au prix sans passer par un grand discours théorique.
Mon principal désaccord avec certains récits sur Prague concerne d’ailleurs la prétendue disparition du commerce humain. Il n’a pas disparu. Il est parfois moins bavard, plus discret et porté par des acteurs différents de ceux que l’on attendait. La vieille épicerie tchèque a peut-être fermé, mais la večerka située à la même adresse remplit désormais une partie de son rôle. Ce n’est ni la même histoire ni tout à fait une rupture.
