Jana Procházková est l’une de ces personnes qui vivent réellement entre deux cultures, au sens le plus concret du terme. Née à Prague en 1985, installée en France depuis 2012, elle accompagne des groupes français à travers les rues pavées de la Vieille Ville et guide des touristes tchèques dans les galeries du Louvre ou sur les marchés parisiens. Elle voit chaque semaine les deux côtés du miroir : ce que les Français imaginent de la Tchéquie, et ce que les Tchèques s’attendent à trouver en France. Nous l’avons rencontrée entre deux missions pour une conversation sans détour sur les différences culturelles, les malentendus fréquents et les trésors cachés de Prague.
Pourquoi êtes-vous devenue guide touristique entre la France et la Tchéquie ?
[e-zabava.net] : Comment en êtes-vous venue à choisir ce métier de passerelle entre les deux cultures ? Est-ce un choix délibéré ou le résultat d’une série de hasards heureux ?
Disons que c'est les deux à la fois. J'ai grandi à Prague dans une famille qui aimait les voyages, et la France a toujours représenté quelque chose de particulier dans ma vision du monde. À l'école, on nous apprenait que Paris était la capitale de la culture, de la mode, de la gastronomie — et cette image a nourri mon imagination d'enfant. Quand j'ai choisi mes études en tourisme culturel à l'Université Charles, l'idée de travailler avec des voyageurs français était déjà dans un coin de ma tête.Le hasard a joué son rôle lors d’un stage à Paris en 2011. J’ai rencontré une agence spécialisée dans les voyages culturels vers l’Europe centrale qui cherchait quelqu’un connaissant vraiment Prague de l’intérieur, pas seulement comme guide officielle mais comme habitante. J’avais cette connaissance intime de la ville — ses recoins, ses brasseries, ses marchés du matin — que peu de guides français pouvaient apporter. C’est comme ça que tout a commencé.
Ce qui m’a convaincue de m’installer durablement en France, c’est que j’ai découvert quelque chose d’inattendu : les Français qui s’intéressent à la Tchéquie le font avec une profondeur et une curiosité intellectuelle remarquables. Ils ne viennent pas seulement voir le pont Charles et boire une bière. Ils veulent comprendre Kafka, la Révolution de velours, le rôle de la musique dans la résistance communiste. Cette qualité d’intérêt m’a donné envie de m’investir sérieusement dans ce travail de transmission culturelle.
Aujourd’hui, après plus de douze ans, je me sens pleinement à ma place dans cet entre-deux. Mes groupes français me demandent souvent ce qui me manque le plus de Prague. Je leur réponds toujours la même chose : l’odeur des boulangeries le matin sur la place Náměstí Míru, et les conversations dans les pivnices où les gens prennent vraiment le temps de discuter sans regarder leur téléphone. Mais Paris m’a donné d’autres choses que je n’échangerais pour rien au monde.
Pour aller plus loin sur la culture et les lieux incontournables de Prague, consultez notre dossier complet sur la scène culturelle praguoise.
Quelles différences culturelles les Français découvrent-ils en arrivant à Prague ?
[e-zabava.net] : Après tant d’années à accompagner des groupes français à Prague, quelles sont les surprises les plus fréquentes ? Qu’est-ce qui déroute les Français dans les premières heures ?
La première surprise est presque universelle : les Tchèques ne sourient pas aux inconnus dans la rue. En France, particulièrement dans les régions, il est normal d'adresser un sourire ou un signe de tête à quelqu'un que l'on croise sur le trottoir. À Prague, ce comportement serait perçu comme étrange, voire intrusif. Les Tchèques réservent leurs sourires aux personnes qu'ils connaissent. Cela ne signifie absolument pas qu'ils sont hostiles — c'est simplement un code social différent.La deuxième surprise concerne la ponctualité. Si vous avez rendez-vous à 19h dans un restaurant à Prague, il faut être là à 19h. Pas à 19h15 comme le permettrait l’heure sociale parisienne. Les Tchèques considèrent le retard comme un manque de respect. J’ai vu des Français se faire servir froidement simplement parce qu’ils étaient arrivés vingt minutes en retard — dans certains établissements, la table peut même être donnée à d’autres clients après un quart d’heure d’attente.
Troisième étonnement : la discrétion dans les espaces publics. Dans le métro de Prague, la norme est le silence complet. Les conversations téléphoniques à voix haute, les groupes qui parlent fort, les rires éclatants — tout cela est perçu comme une impolitesse. Mes groupes français s’en aperçoivent souvent quand ils voient d’autres voyageurs les regarder avec un air légèrement désapprobateur.
Ce qui surprend agréablement en revanche, c’est l’efficacité exceptionnelle des transports en commun de Prague. Le métro est ponctuel à la minute, propre, et fonctionne jusqu’à minuit avec des fréquences de deux à trois minutes aux heures de pointe. Les Parisiens qui connaissent les aléas du RER tombent souvent amoureux du MHD praguois.

Quelles questions les touristes français posent-ils le plus souvent ?
[e-zabava.net] : Après des centaines de visites guidées, quelles sont les questions qui reviennent le plus souvent ? Y en a-t-il qui vous étonnent encore ?
La question la plus fréquente, sans aucun doute, c'est : « Pourquoi est-ce qu'on ne parle pas d'euro ici ? » Beaucoup de Français pensent que tous les pays de l'Union européenne ont adopté l'euro. Expliquer que la République tchèque est membre de l'UE depuis 2004 mais conserve la couronne tchèque (koruna česká, CZK) fait parfois l'effet d'une révélation. Et une révélation très pratique : au moment de mes dernières visites, un euro valait environ 25 couronnes, ce qui rend Prague étonnamment abordable pour un budget français.La deuxième grande question porte sur Kafka. « C’est vrai qu’il n’aimait pas Prague ? » Les Français connaissent souvent l’image d’un Kafka torturé par sa ville natale. La réalité est plus nuancée : Kafka a écrit en allemand dans une ville où coexistaient tchèques, allemands et juifs dans des rapports complexes. Il n’a pas quitté Prague, malgré ses envies récurrentes. La relation est ambivalente, fascinante, et j’y reviens dans chaque visite.
Les questions sur la bière m’amusent toujours. Les Français savent que la bière tchèque est réputée, mais ils ne s’attendent pas à découvrir que les pivnices servent généralement une ou deux marques seulement, et que commander « une bière, s’il vous plaît » implique de préciser laquelle. La rivalité entre Pilsner Urquell, Kozel, Bernard ou Gambrinus est une affaire sérieuse — notre article sur la vie quotidienne à Prague explique tous ces codes de la pivnice en détail.
Ce qui m’étonne encore parfois, c’est quand un touriste demande si Prague est sûre la nuit. La République tchèque a l’un des taux de criminalité les plus bas d’Europe. Promener seul à 2h du matin dans les ruelles du quartier Malá Strana est plus sûr que dans bien des capitales occidentales. Cette sécurité perçue comme normale par les Tchèques reste souvent une agréable surprise pour les visiteurs.
Pour explorer davantage la culture tchèque à travers ses figures littéraires et ses lieux symboliques, découvrez notre article sur Kafka et le guide culturel de Prague.
Les Tchèques qui viennent en France : leurs surprises ?
[e-zabava.net] : Vous guidez aussi des groupes tchèques à Paris et en France. Quelles sont leurs surprises, leurs incompréhensions, leurs coups de cœur ?
Le premier choc pour un Tchèque qui arrive à Paris, c'est le bruit. Prague est une ville relativement calme, et Paris avec ses klaxons, ses terrasses animées, ses marchés bruyants représente une intensité sensorielle peu habituée. Pas désagréable nécessairement, mais très différente. Mes clients tchèques regardent souvent les Parisiens avec une sorte d'admiration perplexe : comment font-ils pour se concentrer, pour dormir, pour penser dans ce vacarme constant ?La deuxième surprise, pour des gens habitués à la bière comme boisson sociale par excellence, c’est l’importance du vin dans la sociabilité française. En Tchéquie, proposer un verre de vin à un ami pour l’apéritif serait considéré comme une attention sophistiquée mais un peu inhabituelle. En France, c’est la norme absolue. Inversement, les Tchèques qui commandent une bière à table dans un restaurant gastronomique parisien reçoivent parfois des regards légèrement surpris du serveur.
Ce qui touche profondément mes compatriotes tchèques, c’est la richesse des marchés alimentaires français. Les marchés parisiens comme celui de la rue Mouffetard ou d’Aligre, avec leurs fromages, leurs charcuteries artisanales, leurs fruits et légumes de saison, représentent une expérience que même les plus sceptiques finissent par apprécier. Les Tchèques ont une culture gastronomique forte, mais la variété et l’accessibilité des produits locaux de qualité en France les impressionnent sincèrement.
Un point qui fait souvent débat dans mes groupes : le service dans les restaurants. En Tchéquie, le serveur apporte l’addition quand le client la demande, et il est habituel d’attendre. En France, le rythme des repas est différent — plus lent, plus conversationnel — et certains Tchèques trouvent cela à la fois charmant et légèrement frustrant quand ils sont pressés.
Vos lieux préférés à Prague hors des circuits touristiques ?
[e-zabava.net] : Après toutes ces années à guider des touristes dans Prague, où emmenez-vous vos amis quand ils vous rendent visite ? Les endroits que vous ne montrez pas aux groupes habituels ?
Mon endroit absolument favori est le quartier de Žižkov. C'est là que vit l'âme de Prague populaire, celle qui résiste à la gentrification que connaissent Vinohrady ou Smíchov. Žižkov, c'est des pivnices où les habitués jouent aux cartes depuis trente ans, des épiceries qui sentent le paprika et le carvi, une tour de télévision avec des sculptures de bébés rampants signées David Černý — une œuvre d'art controversée qui fait partie du quotidien des habitants. Il y a une énergie là-bas qui est difficile à décrire : authentique, un peu rugueuse, profondément humaine.Pour la nourriture, je dis toujours la même chose : évitez les restaurants directement sur la place de la Vieille Ville et le pont Charles. Marchez cinq minutes vers Nové Město ou Žižkov et cherchez les endroits sans menu en anglais. C’est un signe infaillible de la présence de locaux. Le svíčková d’une mamie du quartier vaut dix fois celui servi dans les adresses touristiques.
Pour la nature et la tranquillité, Divoká Šárka est un trésor méconnu. C’est une réserve naturelle à quelques kilomètres du centre, avec des étangs, des sentiers forestiers et en été, des zones de baignade gratuites. Les Praguois y vont le week-end avec des enfants, des chiens, des pique-niques. C’est dépaysant et reposant à la fois.
Enfin, pour l’art contemporain tchèque, la Galerie nationale dans le Palais des Foires de Holešovice est incontournable. Les expositions temporaires y sont souvent remarquables, les prix très raisonnables, et l’on y croise très peu de groupes de touristes. C’est l’endroit idéal pour comprendre que la créativité tchèque ne s’est pas arrêtée au cubisme ou à l’Art nouveau.

Conseils pratiques pour un premier voyage à Prague ?
[e-zabava.net] : Pour conclure, quels sont vos cinq conseils essentiels pour un Français qui part à Prague pour la première fois ?
Mon premier conseil, et de loin le plus important : téléchargez l'application de transport en commun de Prague (PID Lítačka) avant de partir. Elle est en anglais, elle indique les horaires en temps réel, et elle vous permet d'acheter des tickets directement depuis votre téléphone. Le réseau de trams, de métros et de bus de Prague est l'un des meilleurs d'Europe, et il dessert des quartiers que les touristes ne voient jamais autrement. Un ticket de base coûte environ 30 couronnes, soit un peu plus d'un euro. C'est l'une des meilleures affaires de Prague.Deuxième conseil : changez vos euros à la banque ou retirez des couronnes à un distributeur. Les bureaux de change aux couleurs criardes autour de la place de la Vieille Ville pratiquent des taux désastreux, parfois deux fois moins favorables que le taux officiel. Les Tchèques eux-mêmes n’y mettent jamais les pieds.
Troisième conseil : réservez vos restaurants à l’avance, surtout pour le dîner. Les bonnes adresses de Vinohrady ou de Žižkov affichent complet dès le mercredi pour le week-end suivant. Les applications locales Restu ou Zomato permettent de réserver facilement même sans parler tchèque.
Quatrième conseil : apprenez cinq mots de tchèque. Dobrý den (bonjour), děkuji (merci), prosím (s’il vous plaît), na zdraví (à votre santé) et na shledanou (au revoir). Les Tchèques sont touchés quand des visiteurs font cet effort minimal, et l’accueil change immédiatement de registre.
Cinquième conseil, peut-être le plus inattendu : ne restez pas uniquement à Prague. Brno, la deuxième ville du pays, est à deux heures de train et offre une scène culturelle remarquable, moins touristique et souvent plus authentique. Český Krumlov, dans le sud de la Bohême, est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO et mérite une nuit sur place. Et si vous aimez la nature, la Suisse de Bohême (České Švýcarsko) avec ses formations rocheuses spectaculaires est à portée de voiture depuis Prague.
Conclusion
Ce qui frappe dans la conversation avec Jana Procházková, c’est la précision avec laquelle elle décrit les deux cultures sans tomber dans les clichés ni dans l’idéalisation. Elle parle de la Tchéquie comme quelqu’un qui l’aime assez pour en voir les aspérités, et de la France comme une terre d’adoption pleinement assumée. Cette position entre deux mondes, loin d’être une source d’inconfort, semble être le carburant d’une curiosité intellectuelle et humaine jamais épuisée. Pour comprendre les racines de ces différences culturelles, notre dossier sur les traditions tchèques et leur héritage historique offre un éclairage complémentaire précieux.
Pour les voyageurs français qui se préparent à découvrir Prague, son message essentiel est simple : venez curieux, venez respectueux du rythme local, et laissez-vous surprendre par ce que vous n’avez pas prévu de voir. La capitale bohémienne réserve ses meilleurs cadeaux à ceux qui s’éloignent des itinéraires balisés.
Pour ceux qui souhaitent élargir leur découverte des cultures d’Europe centrale et de l’Est, le site Voyage en Russie propose des ressources comparatives sur les traditions, les modes de vie et les destinations à travers la région.
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