En 1958, la Tchécoslovaquie communiste cherche un moyen de briller à l’Exposition universelle de Bruxelles sans paraître provinciale face aux pavillons américain et soviétique. La réponse arrive d’un pavillon modeste, où un metteur en scène et un scénographe font se croiser, pour la première fois sur une scène, des comédiens en chair et en os et des images de cinéma projetées en même temps sur huit écrans distincts. Le public ne sait plus regarder l’acteur ou l’écran : les deux se répondent, se chevauchent, se contredisent parfois. Le nom de ce spectacle-laboratoire, Laterna Magika — la lanterne magique —, va devenir celui d’une compagnie toujours active aujourd’hui, plus de soixante-cinq ans plus tard, au Théâtre national de Prague.
Bruxelles 1958 : un pavillon, huit projecteurs, un scandale de génie
Le spectacle présenté au pavillon tchécoslovaque de l’Expo 58 s’appelait sobrement Non-Stop Revue, car il tournait en boucle toute la journée pour les visiteurs de passage. Il était mis en scène par Alfréd Radok, également directeur du Théâtre national de Prague, et conçu par le scénographe Josef Svoboda, qui deviendra l’une des figures majeures de la scénographie mondiale du XXe siècle. Le dispositif technique reposait sur huit projecteurs synchronisés diffusant des séquences filmées, sur lesquelles interagissaient en direct des comédiens et des danseurs — une prouesse pour l’époque, sans ordinateur ni synchronisation numérique.
Le pavillon tchécoslovaque, censé vanter les succès industriels et culturels du régime, s’est retrouvé malgré lui à produire l’une des innovations formelles les plus commentées de l’exposition. Le jeune scénariste attaché au projet n’était autre que Miloš Forman, alors inconnu, qui deviendra vingt ans plus tard le réalisateur de Vol au-dessus d’un nid de coucou et d’Amadeus — une trajectoire qui rejoint celle d’autres figures majeures du cinéma tchèque. Le succès est tel que des demandes de représentation affluent du monde entier, et qu’une troupe permanente est fondée à Prague dès 1959, avec une première officielle le 9 mai de cette année-là au palais Adria.
Une technique qui a fait école bien au-delà de Prague
Ce qui distingue Laterna Magika des simples spectacles « son et lumière » de l’époque, c’est la précision du dialogue entre le direct et l’enregistré. Svoboda ne se contente pas de projeter un décor filmé derrière les acteurs : il construit des séquences où le comédien sur scène semble entrer et sortir de l’écran, où sa silhouette réelle se superpose à sa propre image filmée quelques secondes plus tôt, créant des effets de dédoublement qui déroutaient les spectateurs de 1958 autant qu’ils fascinaient les professionnels du théâtre présents à Bruxelles.
Cette approche, souvent qualifiée a posteriori de première forme de théâtre multimédia, a directement influencé des scénographes occidentaux dans les décennies suivantes, à une époque où la vidéo scénique n’existait pas encore sous cette forme en Europe de l’Ouest. Svoboda continuera d’ailleurs sa carrière en tant que scénographe principal du Théâtre national de Prague pendant plus de trente ans, un poste qu’il occupe dès 1948, bien avant la création de Laterna Magika elle-même.
La démission de Radok : quand la censure rattrape l’avant-garde
L’histoire de Laterna Magika ne serait pas complète sans son versant politique. En pleine Tchécoslovaquie communiste, une compagnie née pour servir la propagande d’État finit par se heurter à elle. Le ministre de la Culture Václav Kopecký refuse qu’une séquence dansée soit accompagnée d’une musique de Bohuslav Martinů — compositeur tchèque alors installé aux États-Unis et jugé politiquement suspect par le régime, bien qu’il s’agisse de l’un des plus grands compositeurs tchèques du XXe siècle. Alfréd Radok démissionne de la direction artistique de la troupe qu’il vient de fonder, en signe de protestation contre cette censure.
La suite de sa trajectoire illustre le sort de nombreux artistes tchécoslovaques de cette génération. Trois jours après le début de l’invasion soviétique de la Tchécoslovaquie en août 1968, Radok émigre en Suède, où il continuera à travailler jusqu’à sa mort en 1976, sans jamais retrouver dans son pays d’adoption la reconnaissance qu’il avait connue à Prague.
Le tableau ci-dessous résume les grandes étapes de cette histoire :
| Année | Événement | Lieu |
|---|---|---|
| 1958 | Création de Non-Stop Revue, première mondiale du procédé | Expo universelle, Bruxelles |
| 1959 | Fondation de la troupe permanente, première officielle le 9 mai | Palais Adria, Prague |
| Années 1960 | Démission d’Alfréd Radok après la censure de Kopecký | Prague |
| 1967 / 1970 | Nouvelles participations aux Expositions universelles de Montréal et Osaka | International |
| 1968 | Émigration d’Alfréd Radok en Suède après l’invasion soviétique | Prague → Suède |
| Depuis les années 1970 | Intégration progressive comme ensemble du Théâtre national | Prague |
| Novembre 1989 | Quartier général du Forum civique pendant la Révolution de velours | Palais Adria, Prague |
| 2025-2026 | Répertoire actif : Le Cirque merveilleux, Poe, Příběh z papíru | Nouvelle Scène / La Fabrika |
Le Cirque merveilleux : la pièce qui résume soixante ans d’expérimentation
Si un seul spectacle devait illustrer l’esthétique Laterna Magika à un visiteur pressé, ce serait Le Cirque merveilleux (Kouzelný cirkus). Créé dans les années 1970, il reste au répertoire aujourd’hui et constitue, selon le Théâtre national lui-même, l’exemple le plus caractéristique du travail de la troupe : une équipe créative large qui synthétise danse, projection, mime et musique dans une même œuvre, sans dialogue parlé — ce qui permet à la pièce de voyager à l’étranger sans barrière linguistique, un atout que la troupe a exploité dès ses tournées internationales des années 1960 et 1970.
La programmation récente montre que la compagnie ne s’est pas figée en musée vivant de son propre passé. La saison 2025-2026 propose Poe, une création inspirée de l’univers d’Edgar Allan Poe à la Nouvelle Scène, et Příběh z papíru (« Histoire de papier »), un spectacle jeune public créé pour les 4 ans et plus, présenté à La Fabrika en novembre 2025. On y trouve aussi Valérie et sa semaine de merveilles, adaptation scénique d’un classique de la littérature fantastique tchèque déjà connu au cinéma. Le répertoire complet et la billetterie sont consultables sur le site officiel du Théâtre national.
Svoboda, l’homme qui a inventé le mot « scénographe »
Josef Svoboda ne s’est pas arrêté à Laterna Magika. Sa carrière, qui s’étend sur plus de trente ans comme scénographe principal du Théâtre national de Prague, a fait de lui l’un des créateurs de décors les plus recherchés du XXe siècle à l’échelle internationale — au point qu’il est aujourd’hui crédité d’avoir contribué à populariser le terme même de « scénographe » pour désigner un collaborateur artistique à part entière, et non un simple décorateur exécutant les instructions du metteur en scène. Il a travaillé avec des metteurs en scène et chorégraphes occidentaux de premier plan, parmi lesquels Laurence Olivier, John Dexter, Giorgio Strehler et Leonard Bernstein — une liste rare pour un artiste formé et resté basé de l’autre côté du rideau de fer pendant l’essentiel de la Guerre froide.
Svoboda a aussi laissé une empreinte institutionnelle durable à Prague : il est l’un des fondateurs, en 1967, de la Quadriennale de Prague, aujourd’hui la plus importante compétition mondiale de scénographie et d’architecture théâtrale, ainsi que de l’OISTAT, l’organisation internationale des scénographes et techniciens de théâtre, créée à Prague en 1968 — la même année, précisément, où son ancien complice Alfréd Radok quittait le pays. Ces deux structures existent toujours et continuent de faire de Prague un point de passage obligé pour quiconque s’intéresse à la scénographie contemporaine, un héritage direct de l’aventure Laterna Magika qui complète notre panorama de la musique classique tchèque, autre pilier de la vie culturelle pragoise.
Assister à un spectacle aujourd’hui : ce qu’en disent vraiment les spectateurs
Le bâtiment de la Nouvelle Scène (Nová scéna), reconnaissable à sa façade de verre moulé accolée au Théâtre national historique, accueille aujourd’hui l’essentiel des représentations de Laterna Magika, avec des surtitres en anglais pour la plupart des créations. Il serait toutefois malhonnête de présenter l’expérience comme unanimement saluée : les avis de spectateurs, y compris récents, restent partagés. Certains ressortent enthousiasmés par la qualité des danseurs et des costumes, décrivant une expérience visuelle marquante et inédite. D’autres, en particulier parmi les visiteurs venus sans connaître l’histoire de la troupe, jugent certaines productions datées dans leur narration ou peu lisibles sans repère préalable — un reproche qui vise surtout les spectacles les plus anciens du répertoire, pensés pour un public des années 1970-1980.
Cette ambivalence n’est pas un accident de communication : elle est la conséquence directe de ce qui fait la singularité de Laterna Magika depuis 1958. Une compagnie construite sur la prouesse technique et l’absence de texte parlé peut éblouir un spectateur et en laisser un autre chercher un fil narratif qui n’a jamais été la priorité du dispositif. C’est précisément ce qui distingue Laterna Magika d’un théâtre de répertoire classique — et ce qui explique pourquoi, plus de six décennies après Bruxelles, la troupe continue de diviser autant qu’elle continue de remplir ses salles.
Novembre 1989 : quand le théâtre devient le quartier général d’une révolution
L’épisode le plus inattendu de l’histoire de Laterna Magika n’a rien à voir avec le théâtre. En novembre 1989, alors que la Révolution de velours embrase la Tchécoslovaquie, le Forum civique — l’organisation d’opposition tout juste fondée avec Václav Havel parmi ses membres fondateurs — choisit les locaux de Laterna Magika, alors installée au palais Adria, comme quartier général. Pendant trois semaines, à partir du 21 novembre 1989, ces mêmes salles où se répétaient des spectacles multimédias deviennent le lieu le plus surveillé de Tchécoslovaquie : le personnel de la troupe enregistre en continu la création de nouveaux bureaux du Forum civique dans tout le pays, gère les appels téléphoniques et le courrier, tandis que la salle de spectacle elle-même accueille les conférences de presse suivies par des journalistes venus du monde entier.
Ce basculement improbable — une compagnie née pour représenter dignement un régime communiste à l’étranger en 1958 devenant, trente et un ans plus tard, le poste de commandement de sa chute — donne à Laterna Magika une place à part dans la mémoire collective tchèque, bien au-delà du cercle des amateurs de théâtre. Encore aujourd’hui, l’expression « la Lanterne magique » évoque pour de nombreux Tchèques d’abord novembre 1989, avant même les spectacles eux-mêmes — un rappel que le personnel de production et l’équipe de la troupe, plus que les acteurs sur scène, ont tenu un rôle de médiation directe avec les citoyens de tout le pays pendant ces journées décisives.
Pourquoi ce théâtre reste difficile à classer
Laterna Magika échappe aux catégories habituelles. Ce n’est ni un théâtre de texte, ni une compagnie de danse pure, ni un cinéma expérimental — c’est un objet hybride né d’une contrainte politique (représenter dignement un régime à l’étranger) qui a produit, presque par accident, une forme artistique durable. Les visiteurs français qui découvrent la troupe aujourd’hui à la Nouvelle Scène s’attendent parfois à un spectacle « son et lumière » touristique ; ils repartent souvent surpris par la sophistication du dispositif scénique, qui reste, soixante-cinq ans après Bruxelles, l’une des expériences les plus singulières que propose le théâtre pragois.
Ce qui frappe surtout, à relire cette histoire dans l’ordre, c’est la constance d’un motif : Laterna Magika a toujours été plus grande que son propre répertoire. En 1958, elle sert d’abord un objectif de politique culturelle avant de devenir, presque malgré ses créateurs, une révolution formelle. En 1968, elle perd son fondateur au moment précis où le pays bascule dans la répression. En 1989, elle redevient un lieu de pouvoir, non plus théâtral mais politique, sans qu’aucun de ces trois moments n’ait été planifié comme tel. Il y a quelque chose de profondément tchèque dans cette trajectoire faite de détournements : un outil de propagande devenu laboratoire artistique, un théâtre d’avant-garde devenu poste de commandement d’une révolution pacifique. Aucun autre lieu culturel de Prague ne condense d’une manière aussi dense les trois grandes ruptures du XXe siècle tchécoslovaque — l’après-guerre stalinien, l’invasion de 1968, la chute du communisme en 1989.
Pour le visiteur d’aujourd’hui, cette épaisseur historique reste largement invisible si elle n’est pas racontée : rien, dans le hall vitré de la Nouvelle Scène, ne signale explicitement que ces murs ont hébergé les bureaux du Forum civique. C’est précisément ce qui rend la visite plus riche lorsqu’on connaît cette histoire en amont — le spectacle projeté sur huit écrans prend un relief différent quand on sait qu’il descend en ligne directe d’un pavillon d’exposition censé vanter un régime que, trente ans plus tard, ce même lieu contribuera à faire tomber.
Pour resituer cette avant-garde dans le paysage culturel plus large de la capitale tchèque, notre article sur la culture de Prague offre une cartographie complète des institutions et lieux de création de la ville — et notre guide sur le Printemps de Prague de 1968 permet de comprendre le contexte politique qui a précipité le départ de Radok vers la Suède la même année.
Sources
- Bureau International des Expositions (BIE) : « Czechoslovak theatrics in Brussels: 60 years of Laterna Magika »
- Théâtre national de Prague (narodni-divadlo.cz) : pages « About us » et répertoire Laterna Magika 2025-2026
- Expats.cz : « On this day in 1958: Czechia gives the world its first multimedia experience »
- Wikipedia (EN) : « Josef Svoboda » et « Magician’s Lantern »
