En onze jours, du 17 au 28 novembre 1989, la Tchécoslovaquie a renversé quarante ans de régime communiste sans tirer un coup de feu. La Révolution de Velours, née d’une manifestation étudiante écrasée sur la place Venceslas, s’est achevée par le renoncement du Parti communiste à son monopole du pouvoir. Václav Havel est devenu président avant la fin de l’année. Ce guide raconte, jour par jour, comment un pays entier a basculé — et pourquoi ce mois de novembre reste une fête nationale en République tchèque. Pour comprendre ce qui a rendu cette révolution possible, il faut remonter au Printemps de Prague, vingt ans plus tôt, et à la longue « normalisation » qui s’ensuivit.
Vingt et un ans de normalisation : la révolution annoncée
L’été 1968, la Tchécoslovaquie tente de donner au socialisme « un visage humain ». Le Printemps de Prague, porté par Alexander Dubček, promet presse libre, voyages à l’Ouest et élections pluralistes. Le 21 août 1968, les chars du Pacte de Varsovie écrasent l’expérience en une nuit. Ce qui suit s’appelle la « normalisation » : vingt ans d’apathie forcée, de surveillance policière et d’économie du déclin, sous l’œil de la StB, la police politique.
La génération du déclin
La normalisation a d’abord été une époque de silence. Les principaux réformateurs de 1968 furent renvoyés de leurs postes, les étudiants expulsés des universités, les journaux mis au pas. Gustáv Husák, qui prit les rênes du Parti en 1969, édifia un régime que les historiens résument ainsi : pas de sang, pas de débats, pas d’avenir. Le pays s’enfonça dans une économie de pénurie que l’on cachait derrière des vitrines pleines et des files d’attente ; le régime échangeait la liberté contre une sécurité matérielle minimale. C’est cette génération « sans espoir » qui, vingt ans plus tard, fournira à la révolution ses troupes : des jeunes nés dans les années 1960-1970 qui n’avaient aucune mémoire d’un autre régime et rien à perdre.
La normalisation a aussi formé une poignée de dissidents. Les intellectuels signent la Charte 77, Václav Havel multiplie les séjours en prison, et la vie culturelle se déporte vers une scène underground que le régime peine à étouffer — les Plastic People of the Universe, chantres d’un rock underground devenu acte de résistance. À la fin des années 1980, pourtant, le bloc de l’Est vacille : la Pologne négocie déjà à sa table ronde, la Hongrie ouvre sa frontière occidentale, et le mur de Berlin ne tiendra que quelques semaines de plus. La Tchécoslovaquie, dernière bastion orthodoxe du Pacte de Varsovie, s’apprête à devenir le théâtre du dernier acte de l’automne des peuples.
Le 17 novembre 1989 : l’étincelle
Tout commence par un cortège d’étudiants. Le 17 novembre est en Tchécoslovaquie la Journée internationale des étudiants, qui commémore Jan Opletal, étudiant en médecine fusillé par les nazis en octobre 1939. Ce vendredi-là, entre 10 000 et 15 000 jeunes défilent pacifiquement à Prague, de la rive droite vers la place Venceslas, en chantant et en scandant des slogans de réforme.
La nuit de la rue Národní
À la tombée de la nuit, la police anti-émeute bloque le passage à hauteur de la rue Národní et charge la foule, matraques et gaz lacrymogènes. Des centaines de manifestants sont blessés ; des passants qui n’avaient rien à voir avec le cortège sont pris à partie. La répression est photographiée, filmée, racontée ; dès le lendemain, toute la ville sait. Une rumeur enfle alors dans les hôpitaux : un étudiant nommé « Martin Šmíd » serait mort, abattu par la police. Le régime dément aussitôt — et la rumeur, amplifiée par les radios libres, met le feu aux poudres. On saura plus tard que « Martin Šmíd » n’a jamais existé : l’information, alimentée par un agent infiltré de la StB, a paradoxalement précipité la chute du régime qui l’avait fabriquée. La peur, à Prague, venait de changer de camp.

Le Forum civique : une opposition unie en 48 heures
Deux jours après la répression, le 19 novembre, une centaine d’intellectuels, d’artistes et d’anciens prisonniers politiques se réunissent dans le petit théâtre Činoherní klub, à deux pas de la place Venceslas. Ils fondent le Forum civique (Občanské fórum), une plateforme unique qui fédère toute l’opposition : chartistes, catholiques, écologistes, socialistes démocrates. Son premier porte-parole n’est autre que Václav Havel, dramaturge de 53 ans, passé par les prisons du régime pour ses textes et ses engagements.
Le Forum civique publie un programme en trois points : enquête sur la répression du 17 novembre, libération des prisonniers politiques, démission de ceux qui ont politisé la police et la justice. La formule est habile : ne pas attaquer frontalement le socialisme, mais exiger la vérité et l’État de droit. Les scénographes de théâtre — les meilleurs organisateurs du pays, formés à l’improvisation sous le régime — montent des systèmes de sonorisation et des logistiques de foule d’une efficacité sidérante. Le monde du spectacle, que la normalisation avait repoussé en marge, devient l’ossature d’une révolution. Les locaux de Laterna Magika, le théâtre multimédia praguois, servent d’ailleurs de quartier général au Forum civique pendant les semaines décisives.
La semaine décisive : du 20 au 28 novembre
Le mardi 20 novembre, Prague descend dans la rue. Chaque soir, des centaines de milliers de personnes envahissent la place Venceslas pour écouter les discours du Forum civique, retransmis en direct par la télévision tchécoslovaque — elle-même en train de basculer. Les manifestants agitent les clés de leurs voitures, geste réinventé en quelques heures : « nous vous ouvrons les portes », « il est temps de rendre les clés du pays ». Le 24 novembre, lors d’un congrès extraordinaire houleux du Parti communiste, toute la direction du régime démissionne, Gustáv Husák compris. Sur un balcon de la place Venceslas, Alexander Dubček, le héros silencieux de 1968, réapparaît aux côtés de Havel devant une foule en délire.
Les 25 et 26 novembre, le mouvement atteint son paroxysme : sur la colline de Letná, au-dessus de la Vltava, jusqu’à 800 000 personnes — sur une ville de 1,2 million d’habitants — applaudissent Havel, Dubček et les porte-parole du Forum. Le lundi 27 novembre, la grève générale de deux heures paralyse le pays : usines Škoda, mines, transports, hôpitaux, la quasi-totalité de la population active s’arrête en signe de solidarité. Le lendemain, 28 novembre, le Parti communiste accepte de renoncer officiellement à son « rôle dirigeant » inscrit dans la Constitution. La bataille est gagnée.

| Date | Événement | Lieu |
|---|---|---|
| 17 novembre 1989 | Manifestation étudiante réprimée, centaines de blessés | Rue Národní, Prague |
| 19 novembre 1989 | Fondation du Forum civique autour de Václav Havel | Théâtre Činoherní klub, Prague |
| 20 novembre 1989 | Premières manifestations de masse quotidiennes | Place Venceslas, Prague |
| 24 novembre 1989 | Démission de la direction du Parti communiste | Prague |
| 25–26 novembre 1989 | Rassemblements historiques jusqu’à 800 000 personnes | Place Letná, Prague |
| 27 novembre 1989 | Grève générale nationale de deux heures | Toute la Tchécoslovaquie |
| 28 novembre 1989 | Le Parti communiste renonce à son monopole du pouvoir | Prague |
| 29 décembre 1989 | Václav Havel élu président de la République | Château de Prague |
Le rideau de velours : pourquoi sans effusion de sang ?
L’expression « révolution de velours » est née dans les rédactions et les radios de l’époque pour qualifier ce basculement rapide et sans violence. Plusieurs facteurs l’expliquent. D’abord, le régime de Gustáv Husák était isolé : abandonné par Moscou, où Mikhaïl Gorbatchev refusait de répéter 1968, il ne pouvait ni compter sur l’armée ni espérer un soutien extérieur. Ensuite, l’opposition avait choisi la non-violence comme méthode et comme message : les mots d’ordre du Forum civique étaient des mots de vérité et de justice, pas de vengeance.
La leçon tchèque de non-violence
La structure même du pays a fait le reste. La Tchécoslovaquie était une société urbanisée, scolarisée, où la répression sanglante aurait été immédiatement filmée et diffusée. Contrairement à la Roumanie de Ceaușescu, où l’armée a tiré sur la foule en décembre 1989, la police tchécoslovaque a reçu l’ordre de ne pas employer les armes à feu, et la grève générale a rendu toute résistance inutile : à quoi bon tenir le pouvoir d’un pays qui s’est arrêté ? La légende du « Martin Šmíd » mort, propagée par erreur, avait d’ailleurs déjà transformé la peur en colère organisée. La dissidence culturelle des années 1970 et 1980 — les cafés, les samizdats, les concerts clandestins — avait, elle aussi, appris aux Tchèques à s’organiser hors du Parti, dans ces cafés littéraires où se nouaient les amitiés qui deviendraient des alliances politiques.
Figures clés et héritage
Qui sont les visages de novembre 1989 ? Une poignée de noms revient sans cesse :
- Václav Havel : dramaturge dissident, porte-parole du Forum civique, élu président le 29 décembre 1989 ; il incarne le lien entre culture et politique.
- Alexander Dubček : héros du Printemps de Prague, symbole du « socialisme à visage humain » de 1968, orateur adulé des balcons de Prague.
- Gustáv Husák : dernier président communiste, contraint de nommer le premier gouvernement de coalition le 10 décembre 1989.
- Marián Čalfa : jeune responsable communiste slovaque devenu président du gouvernement d’union nationale, artisan de la transition institutionnelle.
- Les étudiants : sans cortège du 17 novembre, rien ne serait arrivé ; la génération née après 1968 a offert à la révolution son énergie et ses slogans.
L’héritage est double. Politiquement, la Révolution de Velours a restauré la démocratie parlementaire, réintégré le pays dans l’Europe et préparé — douloureusement, le 1er janvier 1993 — la partition pacifique entre Tchéquie et Slovaquie, la « divorce de velours ». Culturellement, elle a fait de novembre un mois de mémoire : le 17 novembre est fête nationale, et les jeunes Tchèques déposent encore des bougies sur la rue Národní chaque année. Pour qui s’intéresse à la manière dont les peuples slaves racontent leurs ruptures historiques, le Cercle Pouchkine explore en français la grande littérature engagée de l’Est, de Pouchkine aux dissidents de Prague.
Sur les traces de la révolution à Prague aujourd’hui
Prague est un musée à ciel ouvert de novembre 1989, et la visite ne demande qu’une bonne paire de chaussures. Les études de mémoire estiment que le centre-ville concentre plus de lieux commémoratifs liés à cette période que toute autre capitale de l’ancien bloc de l’Est : une densité qui s’explique par le fait que presque tous les événements se sont déroulés à quelques rues les uns des autres.
- La place Venceslas : cœur des manifestations, elle porte encore les plaques et photographies géantes qui racontent chaque soir de novembre. Le musée national, en haut de la place, affiche les portraits des jours historiques sur sa façade.
- La rue Národní : suivez la ligne de croix dorées incrustées dans le trottoir, marquant l’endroit exact où les charges ont eu lieu ; une plaque commémorative y est apposée depuis 1990.
- La place Letná : la grande esplanade des rassemblements de 800 000 personnes ; le métronome géant qui la couronne a remplacé, en 1991, la statue de Staline qui s’y dressait.
- Le théâtre Činoherní klub : petit théâtre de la rue Ve Smečkách où le Forum civique fut fondé ; il joue toujours et se visite lors des journées du patrimoine.
Ces lieux valent le déplacement en novembre, quand la ville entière commémore, mais ils se visitent toute l’année. Comptez une journée pour relier Venceslas, Národní et Letná à pied, en terminant par la vue depuis le parc de Letná sur la Vltava et les toits de la Vieille Ville — le même panorama que celui que découvraient, le soir du 26 novembre 1989, des centaines de milliers de Tchécoslovaques convaincus que l’impossible venait de se produire sans une seule goutte de sang.
