Le pavillon tchécoslovaque de l’Exposition universelle de Bruxelles, en 1958, a remporté l’étoile d’or, la plus haute récompense de la manifestation, avant d’être démonté et reconstruit à Prague en deux morceaux au destin très différent : le restaurant, déplacé à Letná, existe encore ; le pavillon principal, réinstallé dans le parc des expositions, a brûlé en 1991. Cette double histoire, faite de prestige, de démontage et de feu, dit beaucoup de ce que la Tchécoslovaquie communiste voulait montrer au monde, et de ce que Prague a fait de cet héritage.

L’article suit ce pavillon pas à pas : le contexte de l’Expo 58, le scénario « Un jour en Tchécoslovaquie », le concours de 1956 et ses trois architectes, la construction de verre et d’acier, les récompenses, puis le retour à Prague, le restaurant de Letná et l’incendie.


Expo 58 : la première grande exposition universelle de l’après-guerre

L’Exposition universelle et internationale de Bruxelles s’est tenue sur le plateau du Heysel du 17 avril au 19 octobre 1958. Première grande exposition universelle enregistrée par le Bureau international des expositions après la Seconde Guerre mondiale, elle a attiré près de 42 millions de visiteurs, ce qui en fait la deuxième plus fréquentée de l’histoire après celle de Paris en 1900, d’après l’article de référence de Wikipédia. Plus de quarante nations y participaient, avec plus de quarante-cinq pavillons nationaux. Son monument le plus célèbre reste l’Atomium, conçu comme un emblème provisoire et jamais démonté.

Le thème officiel, « Bilan du monde, pour un monde plus humain », traduisait la confiance de l’époque dans la science et la technique, mais aussi les débats sur l’usage de l’énergie atomique. Pour les pays du bloc de l’Est comme pour ceux de l’Ouest, l’exposition était une vitrine : on y comparait les niveaux de vie, les industries, les arts décoratifs et les architectures. La Tchécoslovaquie y voyait l’occasion de se présenter comme un pays moderne, industrialisé et cultivé, en continuité avec sa tradition d’avant-guerre, celle de la première République et de ses avant-gardes, dont l’architecture cubiste de Prague reste l’exemple le plus singulier.

Dès 1955, le gouvernement tchécoslovaque décide de participer. L’objectif affiché est de montrer l’état culturel du pays, sa maturité technique, le niveau de vie de sa population et sa contribution à la construction d’un monde plus humain, une formule qui reprend le thème officiel. Il fallait ensuite trouver un lieu, une forme et un récit.

« Un jour en Tchécoslovaquie » : le scénario de l’exposition

Avant d’être un bâtiment, le pavillon était un scénario. Celui-ci a été rédigé par Jindřich Santar, à partir du thème central de l’exposition : l’homme et l’espace. La devise retenue, « Un jour en Tchécoslovaquie », résumait la journée d’un citoyen autour de trois grands blocs : le travail, la culture et le repos. Ces trois parties étaient développées en douze sous-expositions, censées contenir tout ce que les Tchécoslovaques avaient accompli dans la construction du pays et tout ce que l’histoire avait laissé de précieux.

Ce choix narratif est intéressant. Plutôt qu’un catalogue de machines, on proposait une tranche de vie quotidienne, un « jour » ordinaire, mais soigneusement mis en scène. Le visiteur étranger n’était pas censé comprendre une doctrine ; il devait reconnaître un mode de vie. Cette dimension de vitrine, évidente pour un pays d’un bloc qui s’observait avec méfiance, explique le soin extrême apporté aux détails : mobilier original, œuvres d’art, objets utilitaires et jusqu’à l’éclairage.

Le terrain attribué au pavillon se trouvait à la « porte du parc », isolé des autres bâtiments par de larges avenues. L’emplacement avait des inconvénients, l’isolement et l’ombre des grands arbres, mais un avantage décisif : on pouvait y concevoir un ensemble indépendant, à l’abri des influences voisines. Les concepteurs ont cherché à éloigner la façade principale de la grande masse du pavillon soviétique voisin, en la reculant au maximum de la voie de circulation.

Le concours de 1956 et les trois architectes

À l’été 1956, un concours restreint est lancé à partir du scénario et de la surface d’exposition fixée. Le projet de František Cubr, Josef Hrubý et Zdeněk Pokorný, architectes de l’Institut d’État pour l’urbanisme (le nom varie selon les sources, on parle aussi de l’Institut national des projets pour la construction des villes et villages), est retenu.

Les trois hommes sont alors chargés de tout : le pavillon lui-même, la structure du restaurant, les expositions intérieures, les aménagements extérieurs et paysagers, l’éclairage de cérémonie et les petits kiosques de vente installés dans l’avenue voisine. C’est ce qui donne à l’ensemble sa cohérence : il a été pensé comme une œuvre unique, jusqu’au moindre détail d’aménagement.

Trois architectes en costume des années 1950 penchés sur des plans et une maquette de pavillon de verre dans un atelier lumineux
Image de synthèse : l'équipe de conception réunie autour d'une maquette. Les visages sont imaginaires et ne représentent pas Cubr, Hrubý ou Pokorný.

Le concept reposait sur quatre intentions, que la fiche d’archiweb.cz résume ainsi :

  • L’intégration urbaine : respecter le parc, les pavillons voisins et les vues lointaines sur une parcelle triangulaire, plutôt que d’imposer un volume monolithique.
  • La cohérence entre l’extérieur et l’intérieur : une architecture lisible de tous côtés, avec une articulation des espaces intérieurs en harmonie avec la façade.
  • La fonctionnalité : des salles pensées pour la présentation thématique, sans grand espace indéfini qui livrerait tout le contenu d’un seul regard.
  • Un haut niveau technique : recours à l’acier et à de grandes surfaces vitrées, au moment où l’architecture moderne s’appuyait de plus en plus sur la préfabrication et la standardisation.

Les architectes assumaient aussi un choix de principe. Face à la concurrence de plus d’une centaine de pavillons en compétition, venus de cinquante pays d’après la fiche d’archiweb.cz (Wikipédia compte, pour sa part, plus de quarante nations), ils ont écarté les formes spectaculaires coûteuses, dont l’exécution artisanale ne s’inscrivait pas dans l’évolution de la construction, au profit d’une modernité sobre, reproductible et démontable. Cette sobriété est précisément ce qui le rapproche du fonctionnalisme tchèque d’avant-guerre, qu’on retrouve aussi, dans un registre tout autre, dans l’architecture cubiste de Prague.

Un pavillon de verre et d’acier, ouvert sur le parc

Le complexe n’était pas un bloc, mais un système de salles cubiques posées librement sur la parcelle et reliées par des ailes entièrement vitrées, soit, d’après la fiche d’archiweb.cz, trois cubes pleins à base carrée et deux halles de liaison. La structure principale reposait sur un cadre d’acier tubulaire, avec un système de colonnes d’angle pour les salles cubiques. Les parois vitrées, volontairement conçues comme de grandes sections verticales transparentes sans cloisons horizontales, ouvraient le bâtiment sur le monde et sur la verdure.

Le vitrage double face des ailes de liaison avait un effet recherché : le visiteur qui circulait d’une salle à l’autre gardait un contact permanent avec la nature, comme si le parc traversait le pavillon. Une cour intérieure de caractère paysager, qui conservait la végétation d’origine et des arbres rares protégés, renforçait cette impression. Des petits kiosques vendaient souvenirs et produits dans la bande verte de l’avenue voisine, créant une transition entre le feuillage du parc et les halls d’exposition.

Les auteurs ont également conçu un cycle d’éclairage cinétique d’une durée de six minutes, avec plusieurs couleurs, qui alternait la mise en lumière des objets, de l’environnement, de la sculpture à l’entrée et de la tour. La nuit, le pavillon devenait ainsi un spectacle en soi.

Le restaurant formait une construction autonome, composée comme un complément plus intime des vastes halls d’exposition. Sa terrasse, baptisée « Source de Karlovy Vary » dans la description des architectes, participait à l’aménagement paysager. Cette silhouette légère, très vitrée, est celle qui sera plus tard transportée à Letná.

Ce que voyaient les visiteurs : objets, sculptures et spectacle

La mise en scène intérieure obéissait aux douze sous-expositions du scénario, mais quelques éléments ont marqué les mémoires plus que d’autres.

La sculpture « Nouvelle ère », d’abord intitulée « Âge atomique », est l’œuvre du sculpteur Vincent Makovský. Elle a reçu le Grand Prix de l’Exposition universelle de Bruxelles. L’original se trouve aujourd’hui devant l’entrée principale du centre d’exposition de Brno, tandis qu’un groupe de sculptures en bronze se tient devant le nouveau bâtiment du Musée national à Prague. Une turbine Kaplan exposée à Bruxelles est également visible devant le parc des expositions de Prague.

Mais l’événement culturel le plus durable lié à la présence tchécoslovaque à Expo 58 est sans doute la Laterna Magika. Conçue par le metteur en scène Alfréd Radok et le scénographe Josef Svoboda, cette forme de théâtre qui fait dialoguer acteurs en direct et projections filmées a connu un succès retentissant à Bruxelles, avant de devenir une institution pragoise. Nous lui avons consacré un article complet : la Laterna Magika, avant-garde scénique née à l’Expo 58 raconte le scandale de génie, la censure puis le retour de la troupe.

Ce qui frappe, dans l’ensemble, c’est la capacité du pavillon à associer architecture moderne, design industriel, arts décoratifs et spectacle. Selon l’angle d’analyse du site de voyage praag-nu.nl, il s’agissait aussi d’un objet de prestige pour le pouvoir communiste, destiné à montrer que le mode de vie tchécoslovaque était compatible avec les standards occidentaux. Cette lecture est plausible, mais elle reste une interprétation : on retiendra surtout que, derrière les slogans de l’époque, des architectes, des sculpteurs et des scénographes ont produit des œuvres que le public et le jury ont jugées de premier ordre.

L’étoile d’or et treize autres prix

Le verdict est tombé à l’issue de l’exposition. Le pavillon tchécoslovaque a obtenu l’étoile d’or, la plus haute distinction décernée dans la compétition internationale des pavillons, en arrivant premier avec 18,72 points sur 20 d’après la fiche d’archiweb.cz. La participation tchécoslovaque a en outre reçu treize autres prix importants.

Les raisons sont de deux ordres. La première est technique : le pavillon incarnait une nouvelle méthode de construction d’édifices démontables, une idée qui, pour un jury venu du monde entier, valait plus que la prouesse isolée. La seconde est esthétique : l’intérieur, composé de mobilier d’origine, d’œuvres d’art et d’objets utilitaires, a été salué comme remarquablement abouti.

DateÉvénementSource lue
1955Le gouvernement tchécoslovaque décide de participer à l’Expo 58archiweb.cz, Wikipédia FR
Été 1956Concours restreint remporté par Cubr, Hrubý et Pokornýarchiweb.cz, Wikipédia FR
17 avril 1958Ouverture de l’Exposition universelle de BruxellesWikipédia EN
19 octobre 1958Clôture de l’exposition ; étoile d’or pour le pavillonWikipédia EN, archiweb.cz
1959Décision de démonter le pavillon et de le transférer à PragueWikipédia FR
À partir de 1960Le pavillon remonté sert à des expositions de courte duréearchiweb.cz
Jusqu’en 1989Le restaurant de Letná fonctionne comme restaurantWikipédia FR
25 octobre 1991Incendie du pavillon principal dans le parc des expositionsarchiweb.cz

1959 : le démontage et le retour à Prague

Le succès a eu une conséquence inattendue : au lieu de disparaître, comme la plupart des pavillons éphémères, l’ensemble tchécoslovaque a été conservé. En 1959, après la fermeture de l’exposition, les autorités décident de le démonter et de le transférer à Prague. La construction avait été pensée pour cette éventualité, avec son ossature d’acier, ses parois de verre et ses éléments modulaires.

Les sources ne décrivent pas toutes cette seconde vie de la même manière, et c’est un piège à connaître. La page francophone de Wikipédia indique que le pavillon est transféré dans le parc de Letná, où il sert de restaurant jusqu’en 1989. En réalité, il faut distinguer deux bâtiments. D’un côté, le pavillon d’exposition principal a été remonté dans le parc des expositions de Prague, le Výstaviště, où il a accueilli, à partir de 1960, des expositions de courte durée. De l’autre, le bâtiment du restaurant a pris le chemin de Letná. C’est ce que montrent la fiche d’archiweb.cz sur l’incendie de 1991 et les pages de VisitCzechia sur le bâtiment de Letná.

Ce point compte, car il explique pourquoi on peut dire à la fois « le pavillon a brûlé » et « il en reste quelque chose » : les deux affirmations sont vraies, mais elles ne parlent pas de la même construction.

Letná : le restaurant Expo 58 au-dessus de la Vltava

Dans les Letenské sady, les jardins de Letná, à l’adresse Letenské sady 80/1500, le bâtiment du restaurant domine la vallée de la Vltava. VisitCzechia rappelle que, dans les premières années, on y servait dans un restaurant avec une belle vue sur la rivière, la Vieille Ville et la Nouvelle Ville. Il a fonctionné comme restaurant jusqu’en 1989, selon Wikipédia.

L’illustration ci-dessous est une image de synthèse libre : elle évoque seulement l’idée d’un restaurant vitré perché au-dessus d’une rivière, et non le bâtiment réel.

Image de synthèse : restaurant vitré sur une terrasse en surplomb d'une rivière, avec vue sur une ville ancienne
Image de synthèse libre, sans valeur documentaire : le bâtiment réel de Letná a une architecture différente.

Après 1989, le bâtiment passe dans le privé. Selon le site de voyage praag-nu.nl, il se dégrade ensuite avec les changements de propriétaires, entre vandalisme et usure du temps. Il a finalement été restauré et accueille aujourd’hui les bureaux d’une agence de publicité, Havas, d’après Wikipédia, VisitCzechia le décrivant comme le siège d’une agence de publicité et précisant qu’il n’est pas ouvert au public. Les titres des articles d’archiweb.cz indiquent que le bâtiment a été ouvert au public en 2008, utilisé par le festival Designblok en 2018 et devenu le siège d’une maison de ventes aux enchères en 2021 ; nous n’avons lu que ces titres et nous ne tirons donc pas de détails de ces événements.

Le bâtiment est donc un survivant partiel : sa fonction de restaurant a disparu, son usage a changé, mais sa position et sa silhouette rappellent l’ambition d’origine.

25 octobre 1991 : l’incendie du pavillon principal

Le pavillon principal, lui, avait connu une trajectoire plus fragile. Pendant plus de trois décennies, il est resté l’une des grandes silhouettes du parc des expositions de Prague. Il a été détruit par un incendie le 25 octobre 1991, deux ans après la chute du régime : la Révolution de Velours venait de bouleverser le pays, et les institutions de l’ancien système, y compris celles qui géraient les expositions, étaient en pleine recomposition.

Selon la dépêche de l’agence ČTK reprise par archiweb.cz, la cause de l’incendie a été une négligence dans l’utilisation d’un appareil électrique. Les dégâts sont évalués à 84 millions de couronnes, ou 40 millions selon d’autres sources. Les restes du bâtiment, situés au bord nord du parc des expositions, ont dû être démolis. Aujourd’hui, on ne peut plus se faire une idée de l’architecture du pavillon que par des films ou des photographies.

Ce n’est malheureusement pas la seule perte du site. Archiweb.cz rappelle qu’après 1989 d’autres bâtiments du parc des expositions ont brûlé : le pavillon des enfants, qui servait d’entrepôt, en 2002 ; le Globe Theatre, réplique en bois du théâtre élisabéthain construite en 1999, en 2005 ; et le Palais de l’Industrie, dominante de l’ensemble, en octobre 2008.

Visiter aujourd’hui ce qui reste d’Expo 58

Pour le visiteur de Prague, le plus simple est de partir du château de Prague, de traverser les jardins de Letná et de s’arrêter devant l’ancien restaurant, dont on peut apprécier l’extérieur et la vue. VisitCzechia propose ensuite de poursuivre à travers Letná jusqu’au quartier tendance de Holešovice, ou de rejoindre le site depuis la Nouvelle Ville.

Quelques repères pratiques et éditoriaux :

  • Adresse : Letenské sady 80/1500, 170 00 Prague 7.
  • Accès intérieur : le bâtiment est présenté par VisitCzechia comme non ouvert au public ; renseignez-vous avant de partir si un événement ponctuel est annoncé.
  • Ce qui reste du pavillon principal : rien à voir sur place, puisque ses vestiges ont été démolis après 1991.
  • Pour compléter : la sculpture « Nouvelle ère » à Brno et la turbine Kaplan à Prague, objets de l’exposition de 1958, sont encore visibles.

Pour replacer ce parcours dans une journée plus large, notre guide de la vie quotidienne à Prague donne les habitudes locales utiles pour circuler et se repérer.

Ce que raconte Expo 58 sur la Tchécoslovaquie des années 1950

Raconter cette histoire comme un simple succès d’architecture serait réducteur. Le pavillon tchécoslovaque est à la fois un chef-d’œuvre de modernité sobre et un instrument de représentation d’un régime. La fiche d’archiweb.cz le dit avec nuance : même derrière le rideau de fer, la culture et l’industrie tchécoslovaques n’avaient pas perdu le contact avec le monde. Le pavillon en est la preuve construite.

Deux enseignements se dégagent. Premièrement, la qualité de la production architecturale tchécoslovaque des années 1950 ne se réduit pas à la propagande : elle s’inscrit dans une tradition fonctionnaliste solide, portée par des ingénieurs et des architectes formés avant la guerre. Deuxièmement, la mémoire de ce pavillon est un cas d’école de patrimoine fragile : un ensemble salué à l’échelle mondiale, puis dispersé, privatisé, brûlé pour moitié, et seulement en partie sauvé.

Pour qui s’intéresse à la culture tchèque, cette histoire éclaire aussi la place particulière qu’y tient la scène : du spectacle de la Laterna Magika à l’architecture, la Tchécoslovaquie a utilisé Expo 58 pour imposer son image d’avant-garde. Près de soixante-dix ans plus tard, le restaurant de Letná continue de rappeler cette ambition, au-dessus de la Vltava.

Pour aller plus loin

Les sources lues pour cet article sont la page de Wikipédia sur le pavillon tchécoslovaque d’Expo 58, la fiche du pavillon sur archiweb.cz, la dépêche de l’agence ČTK sur l’incendie de 1991 reprise par archiweb.cz, la page de VisitCzechia sur le bâtiment de Letná, la page de praag-nu.nl et l’article de Wikipédia en anglais sur Expo 58. Les détails sur l’usage actuel de l’ancien restaurant (agence de publicité, événements récents) sont appelés à changer : vérifiez-les avant une visite.