Le cinéma tchèque et slovaque est l’un des joyaux les plus méconnus d’Europe centrale. Entre la Nouvelle Vague des années 1960 — qui a bouleversé les codes du cinéma mondial avec une audace qui surprend encore aujourd’hui —, l’animation surréaliste de Jan Švankmajer, les drames historiques poignants et les comédies sociales contemporaines, cette cinématographie offre une fenêtre unique sur l’âme slave. Ces films, souvent tournés sous des régimes totalitaires ou dans leur ombre immédiate, ont su mêler humour noir, poésie visuelle et critique sociale avec une liberté qui force l’admiration. Chaque film sélectionné ici est une invitation à découvrir une culture à la fois résiliente et profondément humaine. Pour explorer davantage cet univers, notre pilier sur le cinéma tchèque et slovaque offre une introduction complète.

1. L’As de pique (Miloš Forman, 1963)

Premier long-métrage de Miloš Forman, ce film est une plongée crue dans la jeunesse tchèque des années 1960, coincée entre l’idéalisme communiste et la morosité du quotidien. Le film suit Petr, un adolescent maladroit qui cumule les échecs professionnels et sentimentaux dans un grand magasin où il travaille comme vendeur-surveillant. Tourné dans un style quasi documentaire avec des acteurs non-professionnels improvisant leurs dialogues, il capture avec une authenticité rare l’ennui existentiel et les contradictions d’une génération. Forman applique ici pour la première fois sa méthode caractéristique : observer la réalité sociale sans la juger, avec une tendresse ironique qui sera la marque de toute son œuvre. Une œuvre fondatrice du cinéma-vérité à la tchèque, censuré après 1968 et redécouvert comme un classique du réalisme poétique européen.

2. Les Amours d’une blonde (Miloš Forman, 1965)

Sommet de la comédie sociale tchèque, ce film suit la jeune Andula, ouvrière dans une usine de chaussures de province, qui tombe amoureuse de Milda, un musicien de passage venu animer un bal. Leur relation ephémère, aussi fragile qu’un rêve de liberté, se heurte à la médiocrité du quotidien socialiste et à l’incompréhension des familles. Forman y dépeint avec un réalisme poétique exceptionnel les illusions brisées d’une jeunesse en quête de sens dans un système qui décourage les aspirations individuelles. La scène d’anthologie où les parents de Milda découvrent Andula dans leur appartement est un pur chef-d’œuvre d’observation sociale. Nominé à l’Oscar du meilleur film étranger en 1967, le film est une œuvre intemporelle sur la désillusion amoureuse et la condition féminine sous le socialisme.

3. Au feu, les pompiers ! (Miloš Forman, 1967)

Dernier film tchèque de Forman avant son exil aux États-Unis. Le gala annuel des pompiers d’un petit village tourne au chaos complet. Chaque tentative d’organisation collective échoue lamentablement — burlesque implacable du collectivisme soviétique. Censuré après l’invasion soviétique de 1968 comme “allégorie de l’échec du socialisme”, le film fut redécouvert après la Révolution de velours comme le chef-d’œuvre satirique qu’il est.

4. Trains étroitement surveillés (Jiří Menzel, 1966)

Oscar du meilleur film étranger en 1968. Miloš, apprenti cheminot timide, tente de devenir un homme sur une voie ferrée de campagne pendant l’occupation nazie. Adapté du roman de Bohumil Hrabal, le film mêle avec un équilibre parfait humour tendre, sensualité discrète et résistance héroïque inattendue. L’un des films les plus accomplis de la Nouvelle Vague tchèque — et l’un des plus beaux films de guerre jamais tournés en Europe centrale.

5. Les Petites Marguerites (Věra Chytilová, 1966)

Manifeste proto-féministe et anarchiste radical. Deux jeunes femmes nommées Marie décident d’être “mauvaises” dans un monde corrompu, semant le chaos autour d’elles avec une joie féroce. Expérimentation formelle totale : montage, couleurs saturées, collage, rupture des conventions narratives. Censuré pour “gaspillage de nourriture alimentaire”. Aujourd’hui considéré comme l’un des films féministes les plus importants de l’histoire du cinéma mondial.

La Nouvelle Vague tchèque au cinéma : scène des années 1960

6. La Princesse et l’As (Jiří Trnka, 1959)

Jiří Trnka est le maître incontesté de l’animation en marionnettes. Ce conte visuel somptueux, adapté d’un récit populaire slave, mêle poésie traditionnelle, artisanat de haute précision et subversion discrète du régime communiste — la marionnette permettant de dire ce qu’un acteur en chair et en os ne pouvait pas se permettre. Trnka a élevé l’animation tchèque au rang d’art majeur reconnu mondialement. Cannes, Venise et Berlin l’ont récompensé à de nombreuses reprises. Son studio de Bratři v triku (Frères au maillot) à Prague a formé des générations d’animateurs. Son influence s’étend de Jan Švankmajer à Tim Burton en passant par les studios d’animation japonais des années 1980. À voir absolument pour comprendre pourquoi l’animation tchèque reste une référence mondiale inégalée.

7. Faust (Jan Švankmajer, 1994)

Le surréalisme praguois dans toute sa puissance baroque. Švankmajer mêle marionnettes, argile animée, acteurs vivants et décors alchimiques pour une relecture hallucinée du mythe de Faust. Prague elle-même devient personnage principal — ses ruelles médiévales, ses cours intérieures, ses caves obscures. Un choc visuel et philosophique inoubliable, entre esthétique de cabinet de curiosités et cauchemar des Lumières. La référence absolue du cinéma surréaliste contemporain.

8. Kolya (Jan Svěrák, 1996)

Oscar du meilleur film étranger 1997. Frantíšek Louka, violoncelliste tchèque célibataire et endurci qui joue dans des orchestres funèbres pour survivre, se retrouve contraint d’accueillir Kolya, un petit garçon russe de cinq ans, après la Révolution de velours. Cette comédie touchante sur les préjugés nationaux, la paternité inattendue et la réconciliation tchéco-russe est une des plus belles œuvres humanistes du cinéma des années 1990. L’alchimie entre Zdeněk Svěrák (scénariste et acteur principal, père du réalisateur Jan Svěrák) et le jeune Andrey Khalimon est d’une authenticité bouleversante. Le film le plus vu de l’histoire du cinéma tchèque à l’international — et pour cause.

9. Divided We Fall (Jan Hřebejk, 2000)

La Shoah vue de Bohême. Un couple tchèque cache un Juif dans son appartement sous l’occupation nazie. Entre comédie sombre et drame moral absolu, le film interroge les compromis impossibles, la lâcheté ordinaire et les actes héroïques inattendus. Jan Hřebejk évite le manichéisme pour dépeindre des personnages complexes, tiraillés entre survie et humanité. Nominé aux Oscars 2001. Une œuvre nécessaire sur les dilemmes moraux de l’occupation.

10. In the Shadow (David Ondříček, 2012)

Prague, 1953. Un policier incorruptible enquête sur un vol de bijoux et se heurte à l’appareil stalinien de répression. Thriller politique d’une tension implacable, reconstituant avec une précision chirurgicale l’atmosphère paranoïaque de la Tchécoslovaquie sous Staline. Atmosphère hitchcockienne, galerie de personnages ambivalents. Une des meilleures reconstitutions cinématographiques de la terreur stalinienne en Europe centrale.

l’histoire du rock et de la résistance culturelle tchèque

11. La Boutique sur le Grand-Place (Ján Kadár & Elmar Klos, 1965)

Premier Oscar pour le cinéma tchécoslovaque (1966 — meilleur film étranger). En Slovaquie occupée par l’État fantoche de Tiso allié aux nazis, Tono, un menuisier sans ambition particulière, est nommé “gérant aryen” d’une petite boutique de mercerie tenue par Rozália Lautmannová, une vieille dame juive sourde qui ne comprend pas ce qui se passe autour d’elle. Le film explore avec une subtilité et une honnêteté rares la lâcheté ordinaire face à la barbarie — à travers un homme ordinaire, ni héros ni monstre, confronté à un dilemme moral qui le dépasse. La performance de Ida Kamińska dans le rôle de la vieille dame est l’une des plus grandes de l’histoire du cinéma slovaque. Une tragédie humaniste bouleversante, à la fois intime et universelle — le film slovaque de référence absolue.

12. Slnko v sieti (Štefan Uher, 1963)

Chef-d’œuvre injustement méconnu de la Nouvelle Vague slovaque. Un adolescent ballotté entre ses parents divorcés, une petite amie aveugle et les contraintes du socialisme. Štefan Uher dépeint avec une poésie visuelle rare la mélancolie et les rêves brisés d’une jeunesse en quête de liberté. Réalisme poétique, lumière magnifique, performances naturelles. Une révélation pour tous les cinéphiles qui ne connaissent pas encore le cinéma slovaque.

13. The Garden (Martin Šulík, 1995)

Fable onirique de l’après-communisme slovaque. Un fils va aider son père malade dans son jardin isolé et découvre un monde parallèle peuplé de fantômes et de figures mystérieuses. Martin Šulík explore les thèmes de la mémoire, de l’identité et de la rédemption avec un humour absurde et une poésie visuelle unique. La liberté retrouvée après 1989 y est représentée comme un jardin sauvage à apprivoiser. Un des plus beaux films slovaques contemporains.

14. The Painted Bird (Václav Marhoul, 2019)

Œuvre monumentale et profondément controversée, filmée en noir et blanc d’une beauté cruelle. Adapté du roman de Jerzy Kosiński, le film suit un enfant juif seul à travers une Europe centrale barbare pendant la Seconde Guerre mondiale, de village en village, de cruauté en cruauté. Marhoul a mis douze ans à produire ce film, tournant dans sept pays et utilisant sept langues slaves différentes pour chaque territoire traversé. Trois heures d’une intensité extrême — entre violence irreprésentable filmée sans complaisance et instants de beauté visuelle insoupçonnée. Prix au Festival de Venise. Une œuvre qui divise profondément mais qui impose sa vision avec une cohérence artistique totale. À déconseiller aux âmes sensibles ; indispensable pour qui veut comprendre la profondeur du traumatisme centre-européen.

15. Charlatan (Agnieszka Holland, 2020)

Biopic du guérisseur tchèque Jan Mikolášek, qui soignait des milliers de patients — dont des dignitaires du régime — avec des plantes médicinales. Quand il refuse de céder au chantage du Parti communiste, les ennuis commencent. Réalisé par la Polonaise Agnieszka Holland, ce film explore l’intégrité, la résistance passive et la frontière entre conviction et folie dans un système oppressif. Porté par l’intensité d’Ivan Trojan.

16. Zátopek (David Ondříček, 2021)

Biopic de l’athlète légendaire Emil Zátopek, surnommé “la Locomotive tchèque” et quadruple médaillé olympique (Helsinki 1952 : 5000m, 10000m et marathon en huit jours). Sa méthode d’entraînement révolutionnaire — les intervalles de haute intensité répétés, alors totalement inédits dans le monde de l’athlétisme — a transformé la course de fond mondiale. Sa romance avec Dana Zátopková, championne olympique du lancer de javelot, est l’une des plus belles histoires de couple sportif du XXᵉ siècle. Son engagement courageux lors du Printemps de Prague 1968 — où il signa le Manifeste des deux mille mots — lui valut la disgrâce du régime. Un film épique et intime qui célèbre à la fois l’excellence sportive et la conscience morale en temps de dictature.

Cinéma tchèque contemporain, hommage à Emil Zátopek

17. Jan Palach (Robert Sedláček, 2018)

Portrait poignant du jeune étudiant tchèque qui s’est immolé par le feu sur la place Venceslas en janvier 1969, en protestation contre l’occupation soviétique et la résignation du peuple tchèque. Un film intime sur le sacrifice, l’engagement politique absolu et la mémoire collective. Sedláček reconstruit les dernières semaines de Palach avec une sobriété qui rend l’horreur encore plus présente. Toujours douloureux et nécessaire pour comprendre l’histoire tchèque.

18. A Night Too Young (Olmo Omerzu, 2012)

Cinéma indépendant tchèque dans toute sa radicalité. Deux adolescents passent la nuit de Noël seuls dans un appartement avec une bouteille de whisky et beaucoup trop de liberté. Regard acéré sur la jeunesse contemporaine, ses angoisses, ses expériences limites et l’absence des adultes. Minimaliste, dérangeant et captivant. Olmo Omerzu impose un style personnel immédiatement reconnaissable, entre Robert Bresson et les frères Dardenne.

culture et arts slaves au Cercle Pouchkine

19. Home Care (Slávek Horák, 2015)

Comédie slovaque lumineuse et profondément humaine. Vlasta, infirmière à domicile, parcourt les campagnes slovaques pour soigner ses patients tout en traversant sa propre crise existentielle. Regard tendre sur la vie rurale slovaque, l’entraide communautaire et la beauté discrète des petites choses. Grand succès public en Slovaquie et récompensé dans de nombreux festivals internationaux. Un film qui réconcilie avec la douceur de vivre.

20. Domestique (Jiří Vejdělek, 2020)

Comédie tchèque contemporaine irrésistible. Un cycliste professionnel raté accepte un contrat comme “domestique” — équipier sacrifié au service d’un champion capricieux — dans une équipe de haut niveau. Métaphore juste et drôle de la condition humaine dans une société hypercompétitive, où l’on sacrifie ses propres ambitions au bénéfice des ego dominants. L’humour tchèque à son meilleur : pince-sans-rire, absurde et profondément humain.

Le cinéma tchèque et slovaque forme un univers d’une richesse exceptionnelle, qui dépasse de loin les clichés de “cinéma d’auteur difficile”. Ces vingt films témoignent d’une cinématographie capable de mêler avec un naturel déconcertant la comédie et le drame, la poésie et la politique, l’intime et l’historique. Cette sensibilité artistique traverse aussi la musique classique tchèque — de Dvořák à Smetana, qui a souvent inspiré les bandes originales des chefs-d’œuvre de la Nouvelle Vague. Ils ont été tournés sous des régimes totalitaires, dans la liberté retrouvée après 1989, et dans la complexité du monde contemporain — et cette diversité de contextes les enrichit d’une profondeur que le cinéma commercial ne peut pas atteindre. De la Nouvelle Vague des années 1960 aux productions contemporaines primées à Venise et Berlin, cette tradition cinématographique vit et se renouvelle sans cesse. Deux Oscars, des dizaines de récompenses internationales, une animation reconnue comme la meilleure au monde : le cinéma tchèque et slovaque mérite sa place parmi les grandes cinématographies européennes. Ces films sont autant de portes d’entrée vers une culture slave d’une profondeur et d’une humanité rares. Commencez par Kolya pour l’émotion pure, par Les Amours d’une blonde pour la comédie sociale, par Faust pour le vertige visuel — et laissez-vous emporter dans cet univers exceptionnel.

Pour approfondir la langue et la culture qui habitent ce cinéma, la Russkaia Chkola propose des ressources sur les langues et traditions slaves qui ont façonné toute cette région d’Europe centrale et orientale — un complément naturel pour les cinéphiles désireux d’aller au-delà des sous-titres.